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> L'orientation scolaire et professionnelle, rite de passage des sociétés industrialisées <
Publiée le 8/17/2007 Par Damée Franck
L’orientation scolaire et professionnelle,
rite de passage des sociétés industrialisées.[1]
 
par Franck Damée - 1994
 
 
Introduction.
 
Dans l'introduction de son ouvrage L'orientation scolaire, Roger Gal pose l'orientation comme formalisant le problème du bonheur, et plus précisément le problème de la recherche du bonheur. Pour l'animal social qu'est l'homme, le problème se pose pour chaque individu au sein de la société toute entière : il s'agit donc pour chacun de trouver sa place propre et cette quête passe d'abord, dans une société ordonnée sur les valeurs du travail, par le choix des études et du métier. L'orientation scolaire et professionnelle se présente alors comme un acte d'érection de l'être social, un choix réflexif opéré au sein d'un collectif. En ce sens, on peut dire que l'acte d'orientation scolaire et professionnelle dans nos sociétés occidentales, relève d'une symbolique comparable par certains aspects à celle des rites initiatiques pratiqués au sein des peuplades traditionnelles, ces cérémonies et ces épreuves qui marquent le passage des enfants à l'état adulte et qui les soustraient à l'autorité directe de la mère pour les placer sous le joug du groupe social. L'enfant devient alors un adulte en investissant une fonction sociale pleine et entière : il a son logement propre, il participe à la chasse et aux travaux agricoles, il peut prendre femme, etc. De même, l'adolescent qui choisit ses études ou son métier n'est plus un enfant dont les préoccupations ne dépassent pas l'instant présent mais il est reconnu comme un citoyen et un travailleur en devenir, comme un être raisonnable à qui l’on accorde la faculté de se projeter, donc le droit (mais aussi le devoir) de se choisir.
 
Sur un plan social, l'orientation scolaire et professionnelle pourrait donc être considérée comme une forme transposée dans nos sociétés occidentales industrialisées des rites initiatiques qui simulent la mort de l'enfant et la naissance de l'adulte. S'orienter peut alors se comprendre comme naître à lavie d'adulte, ou plutôt comme se naître, pour conserver à ce dernier verbe la forme pronominale du premier. Si la naissance est le premier traumatisme qui affecte l'homme, au dire des psychanalystes, gageons que cette re­naissance sera encore plus douloureuse, car dans le cas présent, il y a action du sujet sur lui-même qui est de fait à la fois la mère génitrice et le nouveau-né.
 
Sur un plan existentiel, l'orientation considérée comme acte de choix réflexif marque donc la responsabilité de l'individu envers son être à-venir (l'être qu'il accouche par ses choix) et c'est de cette responsabilité que jaillit l'angoisse qui nous révèle la finitude de notre condition humaine. Ici, l'orientation scolaire et professionnelle, en tant qu'institution, est amenée à jouer un rôle d'appareil d'exorcisation de l'angoisse existentielle au même titre que les rites de passage pratiqués au sein des peuplades traditionnelles.
 

 
 
L’orientation et l’angoisse existentielle.
 
 
L'orientation formalise le problème existentiel.
 
L'histoire d'une vie, quelle qu'elle soit, est l'histoire d'un échec. Le coefficient d'adversité des choses est tel qu'il faut des années de patience pour obtenir le plus infime résultat. Encore faut-il "obéir à la nature pour la commander", c'est à dire insérer son action dans les mailles du déterminisme. Bien plus qu'il ne paraît "se faire", l'homme semble "être fait" par le climat et la terre, la race et la classe, la langue, l'histoire de la collectivité dont il fait partie, l'hérédité, les circonstances individuelles de son enfance, les habitudes acquises, les grands et les petits événement de sa vie.
 
Lorsque Jean-Paul Sartre développe cette thèse dans L'être et le néant, c'est bien évidemment au nom des déterministes et des négateurs de la liberté humaine dont il réfute les arguments. Car pour le philosophe existentialiste, l'homme est libre et sa liberté est "l'étoffe de son être". Ainsi, en clamant que rien n'existe préalablement au projet de l'homme et que pour la réalité humaine «être, c'est se choisir», Sartre pose l'action comme mère et fille de la libertéet légitime du même coup l'acte d'orientation scolaire et professionnelle. Car c'est bien parce que l'homme n'est rien d'autre que son projet, rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie, rien d'autre que la somme de ses choix, que l'orientation prend tout son sens. Douloureux corollaire de cette thèse : l'homme ne vient pas au monde dans un élan qui suffit à le propulser jusqu'à la fin de sa vie mais il lui faut agir, porter son existence car ici, "liberté" rime avec "responsabilité". Ainsi, pour le philosophe existentialiste, un homme lâche n'est pas comme çaparce qu'il a un cœur, un poumon ou un cerveau de lâche mais parce qu'il s'est choisi comme lâche à partir de l'acte qu'il a fait. Le lâche est donc pleinement responsable de sa lâcheté. L'idée d'un bonheur résultant de l'action devient alors inquiétante car lorsqu'elle montre du doigt l'échec, elle montre du même coup le responsable de l'échec. Cela explique en partie l'angoisse qui étreint le choisissant à l'instant ultime du choix. Sur un plan existentiel, l'orientation est donc porteuse d'angoisse : elle l'est parce que -je viens de le dire- elle rappelle à l'individu sa totale responsabilité envers son existence, mais elle l'est aussi parce qu'elle pose la question de la place de l'homme dans le monde. Elle stigmatise donc la crise d'identité de l'homme que Jean Brun explique ainsi : «Dans l'angoisse, l'homme éprouve qu'il est à lui-même ce qu'il y a de plus proche et de plus lointain, puisqu'il se reconnaît incapable de répondre aux questions qui le tourmentent : d'où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ?» L'orientation est bien ici à considérer comme une tentative de réponse à ces questions, réponse pour l'individu concerné (celui qui s'oriente) bien sûr, mais réponse aussi pour l'humanité toute entière dans la mesure où je conçois qu'en me choisissant, je choisis l'homme.[2]
 
L'orientation formalise donc le problème existentiel, problème d'un être dont la condition est de se choisir, problème d'un être perdu sans carte ni boussole dans cette étendue sans limites qu'est le champ des possibles. L'acte d'orientation se comprend alors comme un mode d'anticipation de l'avenir : s'orienter, c'est choisir son être futur, c'est dépasser le temps présent pour se préoccuper de son avenir. Jean-Pierre Boutinet, en faisant l'inventaire des modes d'anticipations cognitives au nombre desquelles il compte le mode cognitif de type occulte (la divination), le mode cognitif de type religieux (la prophétie), et le mode cognitif de type scientifique (la prospective, la futurologie) explique ainsi le sens commun de ces approches du futur : «Sans évacuer tout souci d'adaptation, les anticipations cognitives gardent comme première préoccupation de percer le mystère du futur, en cherchant à connaître certains de ses aspects. Une telle connaissance a certainement comme fonction, entre autres, de conjurer tout ce dont le futur est porteur» L'orientation scolaire et professionnelle ne fait pas exception àcette règle : au-delà du rôle positif qui lui est reconnu, elle joue aussi un rôle d'appareil d'exorcisation de l'angoisse existentielle.
 
 
Le projet, une étape de l'orientation pour nous rendre comme maîtres et possesseurs de notre Destin.
 
Projet scolaire, projet professionnel, projet de vie constituent aujourd'hui les trois perspectives de tout projet adolescent : ces perspectives sont partiellement autonomes, partiellement imbriquées les unes aux autres. Si le projet adolescent se trouve actuellement valorisé, c'est justement parce que les choses ne vont pas de soi, parce que le passage à la vie d'adulte est de plus en plus problématique dans la cassure des différentes classes d'âge ; c'est aussi parce que l'évolution de notre société oriente vers une individualisation plus grande des comportements, sans pour autant desserrer les contraintes qui pèsent sur ces comportements.[3]
 
J'ai énoncé dans le paragraphe précédent que s'orienter, c'est choisir son être futur, c'est dépasser le temps présent pour se préoccuper de son avenir. Il faut que je revienne là-dessus pour bien circonscrire la dimension projective de l'orientation. A la question : «L'orientation peut-elle avoir un sens ?», Sylvie Boursier et Jean-Marie Langlois répondent sans détour «Oui, c'est le sens éducatif, celui que la personne et le conseiller se donnent mutuellement pour transformer les désirs en projets et les projets en action...» Cette réponse nous fait comprendre que le projet s'inscrit dans le processus d'orientation comme une étape nécessaire de rationalisation et d'objectivation des désirs, une étape qui se situe en amont de l'action. Ainsi, concevoir un projet, c'est soumettre son désir à la raison et c'est donc le fait d'un individu raisonnable. Aristote ne reconnaît pas à l'enfant le droit au bonheur parce que «son jeune âge ne lui permet pas encore de faire usage de sa raison» De même, dans nos sociétés occidentales industrialisées, nous ne reconnaissons pas à l'enfant le droit (la capacité) de choisir un métier ou une orientation parce que l'enfant n'est pas identifié comme un être raisonnable, mais plutôt comme un être à la fois inconsidéré et versatile. Il est bien connu que tous les petits garçons veulent un jour être "motard" ou "pompier" et toutes les petites filles être "institutrice" ou "princesse" et que cette envie n'est en rien assimilable à un projet de vie, ne serait-ce que de par son inconstance : le "je veux être motard quand je serai grand" peut se transformer quelques minutes plus tard en "je veux être footballeur quand je serai grand" pour peu que l'enfant ait regardé un programme sportif à la télévision. En ce sens, l'élaboration d'un réel projet de vie, d'un projet d'orientation, est sans doute l'acte le plus significatif et le plus symbolique par lequel l'adolescent marque son autonomie de pensée et prend effectivement possession de son être à-venir. Il est alors reconnu par la communauté, non plus comme un enfant dont les préoccupations ne dépassent guère l'instant présent, mais comme un adulte à part entière, un être raisonnable, possiblement capable de se projeter. Sur un plan social, il est alors promu au rang de travailleur en devenir.
 
Ce passage à la vie adulte -nous dit Jean-Pierre Boutinet- est de plus en plus problématique dans la cassure des différentes classes d'age... A-t-il jamais été aisé ? Sur un plan existentiel, le passage de l'enfance à l'age adulte est celui du domaine du possible au domaine du réel, du choix ouvert à la réalité restreinte. C'est à cet instant que l'homme acquiert, selon l'expression de Jean Grenier, «le sentiment douloureux, mais fécond du nécessaire» En d'autres termes, en devenant raisonnable il endosse du même coup, comme je l'ai souligné précédemment, la responsabilité de ses actions, la responsabilité de son être, et se doit d'orienter sa vie. Le problème qui est donc celui de l'angoisse liée à l'accès à ce grade supérieur de l'être, est un problème de toujours et de partout : les sociétés traditionnelles l'ont résolu par la pratique de rites de passage dont l'un des objets essentiel est justement l'exorcisation de l'angoisse existentielle, notre société occidentale industrialisée mise sur l'orientation et le projet de vie pour atteindre le même résultat. «Le projet, c'est ce qui permettra de remédier à un état présent caractérisé par ses insuffisances» écrit Jean Guichard avant de citer «l'angoisse quant à l'avenir» comme l'une de ces insuffisances notoires. De même, Jean-Pierre Boutinet conclut son Anthropologie du Projet en décrivant celui-ci comme «simultanément et indistinctement porteur d'un refus, expression d'une grande espérance, occultation d'une angoisse» Le paradigme "projet" serait donc bien brandi comme un crucifix face à l'angoisse existentielle. Ainsi, nous comprenons que si le concept de projet recouvre une importance fondamentale dans notre vision occidentale du monde, c'est parce qu'il fait référence à une conception philosophique de l'homme comme non entièrement déterminé par cette situation originelle "d'être-jeté"[4]. Le projet se pose donc comme un concept anti-déterministe, un instrument de la liberté de l'homme en tant qu'à travers ses qualités d'anticipation et d'intention raisonnée, il entend nous rendre comme maître et possesseur de notre Destin, tout comme la physique de Descartes prétendait nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature.
 
J'ai avancé à plusieurs reprises que l'orientation, en tant qu'institution, jouait au même titre que les rites de passage un rôle d'appareil d'exorcisation de l'angoisse existentielle. Il est temps que j'argumente cette thèse. J'aborderai la question tout d'abord par le biais d'une analyse de la symbolique du choix réflexif (études d'allégories) puis en comparant l'orientation scolaire et professionnelle avec les rites initiatiques, ou plus exactement avec les rites de passage, selon l'expression consacrée d'Arnold Van Gennep.
 
 
A propos des allégories du choix réflexif...
 
L'allégorie est une image chargée de symboles, elle permet d'illustrer et de comprendre un concept ou une idée, parfois d'en rapprocher plusieurs… C'est le rôle unique que je veux ici lui faire jouer. J'ai choisi d'analyser plus particulièrement trois allégories : il s'agit de l'auto-accouchement, du suicide, et de la tragédie théâtrale. Ces trois allégories m'intéressent en tant qu'elles portent aussi bien, comme je vais le montrer, la signification de l'orientation que celle du rite initiatique. Elles me seront donc précieuses pour rapprocher les deux institutions.
 
 
L'auto-accouchement.
 
«Naître c'est, entre autres caractéristiques, prendre sa place ou plutôt, d'après ce que nous venons de dire, la recevoir»écrit Sartre. Et comme cette place originelle sera celle à partir de laquelle j'occuperai de nouvelles places, je serai tenté de dire que changer de place, prendre une nouvelle place, c'est un peu re-naître. Mais il s'agit ici d'une naissance qui, au contraire de la première, engage pleinement la responsabilité de l'individu si l'on se réfère au modèle existentialiste. En s'orientant, l'individu se naît (la forme pronominale du verbe nous rappelle ici qu'il y a action du sujet sur lui-même puisqu'il est à la fois la mère et l'enfant) La relation réflexive se transpose alors comme suit : "Je m'oriente" signifie "je me met au monde dans un autre monde" (celui des adultes par exemple) Cette naissance symbolique au caractère rituel est en fait une forme de naissance socialedont Nicole Sindzingre souligne ainsi la complémentarité à la naissance physiologique : «Bien que nécessaire au processus d'individualisation, la naissance biologique ne suffit pas à faire d'un nouveau-né un être social : seule une série de rites de passage permet l'édification finale de la personne» Ces rites de passage dont nous parlerons plus en détail dans le développement qui suit, ont conservé dans certains groupes culturels un caractère très "reconstitutif" de la naissance ; cette dernière est alors véritablement rejouée avec tous ses effets de mise en scène. L'anthropologue français Roger Bastide nous en propose la desc*r*i*p*tion suivante :
 
Chez les Kikuyu africains, le rite de passage au monde des adultes se termine par une nouvelle naissance qui est symbolisée par la mise en position de l'enfant entre les jambes de sa mère à laquelle il est rattaché par un boyau de mouton, représentant le cordon ombilical ; en Inde, il gît replié en position fœtale dans une peau, ailleurs, il est couvert d'un drap.
 
Dans ce schéma d'auto-accouchement social, on attribue à l'individu en phase d'orientation les deux rôles principaux, à savoir celui de l'être présent (la mère porteuse) et celui de l'être projeté (le nouveau-né). Le conseiller d'orientation joue alors le rôle de la sage-femme ou d'accoucheur ; il pratique, comme l'explique Jean Guichard, la maïeutique[5]au sens socratique du terme, c'est à dire qu'il a l'art de faire découvrir à son interlocuteur, par le dialogue, les potentialités qu'il porte en lui. Mais on peut aussi penser qu'au-delà de cette aide positive, le conseiller d'orientation a aussi une fonction d'exorcisation de l'angoisse du choix réflexif, tout comme le médecin accoucheur met en confiance la future mère par une préparation psychoprophylactique à l'accouchement "sans crainte" (dit à tort accouchement "sans douleur") On sait que ces méthodes ne suppriment pas la douleur mais elles réalisent une psychothérapie dont l'efficacité attestée trouve sa justification dans la dédramatisation de l'acte d'accouchement. Cette symbolique de l'auto-accouchement se trouve confortée dans l'idée de projet que nous venons d'aborder. Jean-Pierre Boutinet nous parlait alors de projet scolaire, de projet professionnel, et de projet de vie. Dans toutes ces expressions, le projet n'est plus à prendre dans son sens premier "ce que l'on a l'intention de faire", mais trouve sa définition dans le sens dérivé "ce que l'on a l'intention d'être" (mais l'être ne puise-t-il pas son existence nécessairement dans le faire ?)[6] Or, comment ne pas noter ici la dimension toute kinesthésique de l'expression projet : jeter en avant ? Projeter, c'est jeter avec force comme un volcan projette ses cendres, ou comme une mère, bandant tous ses muscles abdominaux et utérins expulse de son ventre le petit être qu'elle a conçu pendant neuf mois. Cette image est d'ailleurs développée par John Dewey lorsqu'il écrit, à propos de la liberté considérée comme fin en soi : «La liberté qui provient d'une absence de contrainte (liberté négative) n'a de prix qu'autant qu'elle est le moyen d'une liberté qui est un pouvoir : pouvoir d'enfanter des projets, de penser judicieusement, de mesurer les désirs à leurs conséquences ; pouvoir de choisir et d'ordonner les moyens grâce auxquels on poursuit les fins qu'on s'est assignées»
 
Il est à noter enfin, pour en terminer avec l'analyse de cette corrélation entre l'orientation et la naissance, que le choix d'un métier signifie, pour l'individu choisissant, l'attribution d'une qualité nominale qui marque sa différence sociale au même titre que le nom que ses parents lui ont donné à sa naissance. Cela permet à l'individu tout à la fois de s'identifier comme appartenant à un groupe, une famille (la corporation des boulangers, des notaires) et de s'arracher à sa contingence originelle en légitimant son existence par sa fin (ici la fonction sociale) On dira par exemple d'une personne, pour la différencier d'un homonyme : Jacques Martin, le garagiste (sous-entendu, pas le présentateur TV) Dans certains groupes ethniques, il est d'ailleurs usuel de composer le patronyme d'un nouveau-né en utilisant des qualificatifs ayant trait à ses origines ou aux qualités sociales que ses parents espèrent pour lui[7].De même, en France aujourd'hui, l'accès à certaines professions de prestige modifie le patronyme de l'individu concerné (Docteur Martin, Maître Jacques) jusqu'à parfois le remplacer complètement (Président, Colonel, etc.) Choisir un métier, investir une profession, c'est donc peu ou prou être rebaptisé.
 
 
Le suicide.
 
Choisir, c'est accepter de ne pas vivre les autres possibles, c'est de fait limiter sa vie. Vladimir Jankélévitch exprime ainsi ce caractère traumatisant du choix réflexif dans son ouvrage L'alternative :
 
L'existence qui se décide à exister, c'est à dire qui est en acte, se supprime elle-même comme existence possible et renonce à une partie de soi, tout de même qu'elle renonce à être les autres êtres ; l'affirmation des existences est donc croisée par la négation des possibles qui ne seront jamais plus. C'est le prix dont s'achète, ici bas, l'érection de tout être. De là le vertige et l'angoisse de l'option : l'option est la chose du monde qui ressemble le plus au suicide, car elle anéanti tout les possibles, sauf un qui est possible a fortiori, puisqu'il devient réel.
 
Ainsi, s'orienter, choisir sa voie, c'est supprimer du même coup nombre de vies qui ne seront pas vécues. L'orientation scolaire et professionnelle relève ici d’une symbolique à la fois bien lointaine et bien proche de celle de l'accouchement évoqué tout à l'heure puisqu'il s'agit du suicide. Symbolique bien lointaine puisque celle-ci s'attarde sur la mort des existences qui ne seront jamais et non pas sur l'avènement de la vie nouvelle, mais symbolique bien proche si l'on considère l'aspect réflexif du meurtre de ces existences à peine ébauchées que l'on pourrait bien comparer à un auto-avortement. Ici, le conseiller d'orientation quitte son habit de médecin accoucheur pour prendre le masque d'assistant dans la cérémonie du hara-kiri, et troque ces forceps contre un sabre nippon. Ce caractère exclusif du choix réflexif exprimé par Jankélévitch est analysé par Georges Bastin dans sa psychopédagogie de la maturation vocationnelle lorsqu'il explique qu'une fois la décision d'orientation prise, l'application n'est pas pour autant chose aisée car il subsiste une résistance psychologique à tout engagement qui écarte d'autres possibles : «Le voyageur qui se promène au hasard dans un beau pays se prend parfois à regretter de ne pouvoir prendre à la fois telle route qui serpente la vallée et telle autre qui s'accroche à flanc de coteau. Tout choix est un abandon qui peut être ressenti par certains comme une frustration et ce sentiment entrave parfois la prise de décision»
 
 
La tragédie théâtrale.
 
L'angoisse liée au choix réflexif est toute entière révélée dans le sentiment du tragique, sentiment qui est pour Jean Grenier «la prise de conscience de l'infini» Quel personnage mieux que Don Rodrigue, le Cid de Corneille, nous fait prendre conscience de cette angoisse ? Dans la scène VI de l'acte premier, Rodrigue se retrouve face à ce dilemme : doit-il tuer le père de sa fiancée pour venger l'honneur du sien ?
 
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse
L'un anime le cœur, l'autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
 
Cette partie du monologue de Rodrigue illustre bien l'aspect réflexif du choix qui se pose au héros (personnage le plus important de l'histoire, le choisissant) car la question n'est pas tant pour lui "dois-je tuer le père de ma fiancée pour venger l'honneur de mon père ?" En effet, cette question appelle une réponse qui ne s'étale pas dans le temps, qui n'a pas d'incidence sur l'avenir puisqu'elle concerne une action brève, celle de tuer Don Gormas, action qui peut être définie dans le temps et dont la dimension dramatique, toute intense qu'elle soit, est tempérée par la brièveté de l'acte possible. A cette simple question, Rodrigue pourrait répondre sans détour "oui, je dois tuer Don Gormas pour venger l'honneur de mon père". Mais la question se pose en d'autres termes puisqu'il lui faut choisir entre une vie d'amant (et vivre en infâme) et une vie de fils (et trahir sa flamme) ce qui revient à dire qu'il lui faut se choisir. Cette situation est parfaitement analysée par Gabriel Madinier dans Conscience et Amour : «L'option que nous accomplissons dans l'ordre moral ne porte pas sur un objet à vouloir, mais sur notre vouloir lui-même et la nature qu'il se donnera ; l'homme qui hésite entre la vengeance et le pardon n'a pas tant à choisir entre deux actions qu'entre deux types d'être qu'il peut se donner» Ce qui est important, c'est donc, pour reprendre l'image développée par Sartre, non pas tant l'acte de lâcheté lui-même mais plutôt qu'à travers cet acte de lâcheté, je me choisis comme lâche. Et c'est parce que ce choix est un choix pour toute sa vie, irréversible, incontournable, que ce qui aurait pu n'être qu'une comédie se drape de pourpre et de noir, et devient tragédie. Et Rodrigue de poursuivre :
 
Des deux cotés mon mal est infini.
0 Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?
 
Bien évidemment, les deux options ont leurs dualités de bons et de mauvais cotés et c'est pourquoi le mal est infini. Mais c'est aussi la condition d'existence du choix : si deux fins semblent également bonnes, le choix ne peut être raisonné.
 
 
L’orientation comme rite initiatique des sociétés industrialisées.
 
Le rite initiatique, tel qu'il est encore pratiqué de nos jours par certaines tribus traditionnelles me semble relever d'une démarche toute proche de celle de l'orientation scolaire et professionnelle. La comparaison apparaît d'autant plus riche que, comme je l'ai dit précédemment, le rite initiatique globalise à lui seul l'ensemble des symboliques évoquées ci-avant :
 
-        L'auto-accouchement puisqu'il s'agit bien ici, à travers le jeu de la cérémonie rituelle, de se mettre au monde des adultes.[8] 
-        Le suicide puisque les cérémonies initiatiques commencent le plus souvent par la simulation d'une mort nécessaire et voulue de l'enfant afin de laisser advenir l'adulte.[9]
-        Enfin la tragédie théâtrale puisque nous retrouvons ici le jeu réglé des acteurs, les masques, etc.[10]
 
En invoquant l'anthropologie (ou l'ethnologie) je vais maintenant montrer, en prenant à contre-pied la citation de Marc Augé, qu'à travers l'institution d'orientation, l'homme moderne, c'est celui qui fait tout comme le sauvage, mais autrement.[11] Il convient avant toute chose de préciser ce que j'entends ici par "rite". L'ethnologue Jean Cazeneuve nous en propose une définition en deux temps : «C'est un acte qui peut être individuel ou collectif mais qui, toujours, lors même qu'il est assez souple pour comporter une marge d'improvisation, reste fidèle à certaines règles qui, précisément, constituent ce qu'il y a en lui de rituel» Cette première partie de la définition du rite semble pleinement convenir à l'orientation scolaire et professionnelle, telle qu'elle est pratiquée dans les centres d'information et d'orientation, dans les centres de bilan de compétences, ou encore dans les officines commerciales spécialisées. L'orientation a en effet ses règles, ses protocoles, ses modus operandi, même si ces derniers ont évolué au fil du temps. La deuxième partie de la définition retiendra particulièrement mon attention et c'est sur elle que je concentrerai toute la lumière et tous mes efforts d'explications car elle est sujette à polémique : «Le rite est un acte dont l'efficacité (réelle ou prétendue), ne s'épuise pas dans l'enchaînement empirique des causes et des effets» Ce qui signifie que le rite n'a pas un but pratico-utilitaire, ou plutôt que son objet n'est pas uniquement pratico-utilitaire. En d'autres termes, les rites, comme le dit Jean Cazeneuve, se trouvent difficilement explicables par les seules nécessités de l'existence matérielle ou celles de l'adaptation de l'homme à son milieu et donc difficilement justifiables sur un plan strictement rationnel. La question qui se pose maintenant à nous et que je vais tenter de résoudre est donc : En quoi l'orientation n'est-elle pas explicable par les seules nécessités de l'existence matérielle ou celles de l'adaptation de l'homme à son milieu ? Et plus précisément, je chercherai à montrer que l'un des rôles que joue l'orientation est, pour reprendre l'expression de Jean-Pierre Boutinet, de conjurer tout ce dont le futur est porteur, c'est à dire d'exorciser cette angoisse existentielle que nous avons approchée précédemment.
 
 
Le Rite, la condition humaine et l'orientation.
 
Les peuples dénués de tradition écrite et qu'on peut appeler primitifs (par abus de langage) ont été confrontés avec certains problèmes inhérents à la condition humaine : il leur a fallu trouver des solutions qui sont peut-être meilleures ou moins bonnes que les nôtres mais qui, par les différences et les ressemblances qu'elles présentent avec les nôtres, nous permettent de saisir en tous cas ce qu'il peut y avoir de fondamental et peut-être d'éternel dans ces problèmes.[12]
 
Parmi ces problèmes éternels, nous retrouvons bien entendu la question existentielle, question qui justifie pour Cazeneuve l'existence du rite. Pour ce dernier, en effet, l'homme se croit libre et son existence lui semble de fait comporter une marge d'indétermination et d'insécurité qu'il tentera de conjurer par l'appareil rituel. Ce sentiment d'indétermination, le philosophe Rudolph Otto lui a donné pour nom "le numineux"[13] L'homme est libre de se choisir, il est avant tout un projet qui se vit subjectivement, et nous avons vu avec Sartre que le revers de cette liberté est l'angoisse, cette "peur du rien" ou en d'autres termes, ce "sentiment du numineux". Le problème est donc là encore celui du Néant : rien n'existe préalablement au projet de l'individu, il n'existe pas d'essence de l'homme à réaliser. L'homme est donc voué -explique Jean Cazeneuve- à une existence qui se cherchera, qui n'est pas inscrite dans le seul fait d'être un homme, comme celle de la fourmi peut l'être dans les lois de son espèce. Cazeneuve conclut ainsi sur ce sujet : «Comment ne serait-il pas troublé confusément par le poids des possibilités qui s'offrent à lui, et réconforté par une vie sociale qui, en lui fermant certaines possibilités, lui fixe sa place, l'établit dans un rôle bien défini ?» Avoir sa place dans le monde, y être contraint, confiné, voilà une position rassurante qui n'est pas sans nous rappeler celles du lâche et du héros de Sartre. En délaissant un peu de sa liberté au sein de la machine sociale, l'homme espère gagner un peu de quiétude, un peu de tranquillité. A l'extrême, il laissera toute sa liberté d'être agissant au placard et tombera de l'angoisse dans la déréliction. Mais c'est surtout que l'homme essayera par tous les moyens de conjurer ce qui peut le déstabiliser, le faire choir de la position rassurante dans laquelle il s'est installé au sein de la société. Voilà donc comment, d'après Jean Cazeneuve, sont nés les rites :
 
Dès lors, tout ce qui pouvait éveiller cette angoisse, tout ce qui menaçait l'ordre, à savoir par exemple l'insolite, le devenir, l'anormal, tout cela devenait un symbole de ce qu'il y a d'irréductible dans la condition humaine. Il était donc naturel que le primitif essayât de réagir en repoussant, par un acte symbolique, ces symboles eux-mêmes. C'est ainsi que certains rites ont pu naître du désir de préserver contre toute atteinte l'idéal d'une vie entièrement régie par des règles, d'une vie sans imprévu et sans angoisse, bref d'une condition humaine bien stabilisée, bien définie, qui ne poserait plus de problèmes.
 
L'orientation, qui pose directement et très explicitement le problème du devenir de l'individu et de sa place dans la société n'échappe pas, selon moi, à cette règle. Choisir une voie universitaire, une carrière et garder son choix pour soi comme un secret, c'est engager sa vie, bien sûr, mais ce n'est pas affirmer sa place au sein de la société. Prendre conseil auprès de l'institution d'orientation, faire valider son projet de vie par un conseiller d'orientation, porter au langage son projet, c'est montrer au monde son engagement et par là-même se faire agréer par le groupe social, se stabiliser sur une place ; c'est donc, nous venons de le dire, exorciser peu ou prou son angoisse. Si tel n'était pas le cas, comment se ferait-il que tant d'adolescents, tant d'adultes même, viennent consulter conseillers d'orientation et enseignants alors qu'ils ont déjà choisi, et de manière résolue, une orientation professionnelle et que rien de ce que pourra dire leur interlocuteur ne les fera changer d'avis. Ces consultations que je nommerai "consultations d'homologation du projet de vie" sont et de loin les plus nombreuses. Il arrive même fréquemment, chez les sujets les plus en proie à l'angoisse, que cette homologation doive être régulièrement renouvelée comme si le vaccin "anti-angoisse" avait du mal à prendre. Mais il faut remarquer aussi que la force symbolique que le conseiller tire de sa position professionnelle renforce considérablement l'effet désangoissant de la consultation, et d'autant plus quand ce dernier aura pris soin d'introduire dans sa pratique tous les outils du sorcier des destinées (les tests psychologiques, la bible de l'ONISEP) et s'adjoindra en supplément le concours d'un logiciel informatique d'aide à la décision d'orientation.
 
Le rite a donc pour fonction essentielle de compenser ce qui menace l'ordre rassurant dans lequel s'est inscrit l'individu. Nicole Sindzingre dit en des termes proches que «les changements d'état, individuels ou collectifs, cosmiques ou sociaux, sont essentiellement ambigus. Ils marquent l'irruption d'un désordre virtuel dans le continuum réglé des existences et des cycles et ils forment dans la vie sociale des "interstices" dont il convient d'atténuer les effets nuisibles par l'appareil rituel» Et le développement d'un projet scolaire ou professionnel accompagne bien un de ces changements d'états : il marque donc et de manière particulièrement évidente le passage d'un état déterminé à un autre.
 
 
 
Le Rite pour faire passer l'individu d'une situation déterminée à une autre situation tout aussi déterminée.
 
Dans son célèbre ouvrage Les rites de passage, Arnold Van Gennep développe une vision séquentielle de l'existence :
 
C'est le fait même de vivre qui nécessite des passages successifs d'une société spéciale à une autre et d'une situation sociale à une autre : en sorte que la vie individuelle consiste en une succession d'étapes dont les fins et commencements forment des ensembles de même ordre : naissance, puberté sociale, mariage, paternité, progression de classe, spécialisation d'occupation, mort.
 
Puis l'anthropologue français d'ajouter pour justifier l'existence des rites initiatiques :
 
Et à chacun de ces ensembles se rapportent des cérémonies dont l'objet est identique : faire passer l'individu d'une situation déterminée à une autre situation tout aussi déterminée.
 
Ces propos intéressent pleinement notre sujet, tant il est vrai que le moment[14] de l'orientation scolaire et professionnelle, nous venons de le voir, est un moment de "suspension"[15] entre deux états déterminés, entre deux situations sociales identifiées. Par "suspension", il faut entendre qu'il s'agit de bien autre chose que d'une simple et anodine transition : il est en fait question ici d'un arrêt de l'action, du temps, et donc de la vie : l'homme se replie sur lui-même pour se situer en marge de l'action avant de se déployer à nouveau pour imprimer un nouvel élan à son existence. C'est l'instant de contemplation du poète que Lamartine dépeint dans Le lac.[16]Afin de l'imager, je comparerais volontiers ce mouvement à celui de la nage de la grenouille : l'animal se replie (se concentre) sur lui-même, puis se propulse (se projette) par une brusque détente de tout son corps et notamment des membres postérieurs, avant de se recroqueviller à nouveau. L'impulsion que la grenouille donne par la brusque détente de ses muscles suffit à la propulser sur une certaine distance, mais la direction dans laquelle le batracien se projette est déterminée une fois pour toutes lorsque l'élan est imprimé. Pour John Dewey, cette impulsion de départ est le point d'origine du projet, mais elle ne suffit pas à le réaliser car le projet suppose la vision d'un but : «il implique une prévision des conséquences qui résulteraient de l'action qu'on greffe sur l'impulsion de départ»
 
C'est donc pendant ce moment de suspension qu'est l'orientation scolaire et professionnelle, cet instant "en marge de l'action", que l'individu mature son projet de vie et en évalue les conséquences. En ce sens, l'orientation est à considérer comme un instant-frontière qui marque le passage de la puissance à l'acte. Mais c'est surtout le moment pour l'individu en phase d'orientation d'exorciser, comme nous l'avons dit, son angoisse devant ce pas-encore-qui­-sera[17] qu'il ne connaît pas et qui compose cependant l'essentiel de sa réalité humaine. Ici, l'orientation vécue comme rite de passage aurait donc pour fonction d'accompagner la transition d'une étape de la vie à une autre qui n'est pas encore totalement cernée par l'individu. Le sociologue Jean Cazeneuve explique que lors de cette transition, l'individu est déstabilisé parce qu'il se trouve entre deux systèmes de règles[18], nous pourrions dire « celles qu'il n'a plus à suivre du fait de son accession à une autre classe » et « celles qu'il ne connaît pas encore puisqu'il n'est pas encore initié ». Dans le cas qui nous intéresse, on peut en effet considérer que le moment de l'orientation marque le passage d'un état social indifférencié à un état social spécialisé, il est aussi le symbole d'une reconnaissance de la puberté sociale de l'individu. Sur le plan existentiel, cette transition est, comme nous l'avons énoncé précédemment, celle du domaine du possible au domaine du réel, celle qui amène l'homme à acquérir le sentiment douloureux mais fécond du nécessaire.
 
Ce qui différencie ici l'acte d'orientation du rite de passage traditionnel est alors du même ordre que ce qui différencie notre société scientifique rationnelle des sociétés animistes. Van Gennep en propose l'explication suivante : «La vie individuelle, quel que soit le type de société, consiste à passer successivement d'un âge à un autre et d'une occupation à une autre. Là où les âges sont séparés et aussi les occupations, ce passage s'accompagne d'actes spéciaux, qui par exemple constituent pour nos métiers l'apprentissage, et qui chez les demi-civilisés consistent en cérémonies, parce qu'aucun acte chez eux n'est absolument indépendant du sacré.»
 
 
 
Le Rite, la différenciation sociale, et l'orientation.
 
En développant une approche résolument matérialiste de l'orientation, Pierre Naville corrobore tout à fait ce dernier point de vue de Van Gennep lorsqu'il explique que «dans les régimes économiques, où la différenciation des tâches productives est étroitement mêlée à des éléments magiques (éléments qui subsistent encore dans nos sociétés sous bien des formes, répétons-le), l'orientation et l'apprentissage des enfants reste bien proche de l'initiation et du rite religieux» Il cite ainsi en exemples un commentaire de George Frazer[19] :
 
Frazer rapporte que dans une des îles Carolines on place le cordon ombilical du nouveau-né dans une coquille que l'on expose de la façon qui rendra l'enfant le plus apte à remplir la carrière choisie pour lui par ses parents ; par exemple, si l’on veut que l'enfant devienne pêcheur, on place le cordon ombilical dans une pirogue.[20]
 
et un texte de Patelle relatant une pratique encore en usage en Chine au XIXème siècle :
 
Un an après ma naissance, on tira mon horoscope... On me mit sur une natte, au milieu d'un grand nombre d'objets, la plupart imités en papier : l'arc et le yatagan du guerrier, des outils, une charrue, l'abaque à compter du commerçant, le coupe-coupe du brigand, le sceau du fonctionnaire, le pinceau du lettré, des fleurs. Surveillant mes ébats et épiant mes moindres gestes, tout le monde attendait de savoir quel objet attirerait le plus mon attention...[21]
 
Arnold Van Gennep nous propose dans son analyse du rite initiatique pubertaire, lui aussi, un exemple édifiant :
 
Pour les garçons [chez les indiens Thomson], il est dit nettement que le genre de cérémonies à exécuter dépend de la profession (chasseur, guerrier, etc.) qu'ils se proposent d'embrasser et que chaque adolescent les commence à partir du jour, qui tombe d'ordinaire entre sa 12ème et sa 16ème année, où il a rêvé pour la première fois d'une flèche, d'un canot ou d'une femme.
 
Voici donc trois exemples rapportés de trois continents différents par trois anthropologues et qui convergent en un même point, à savoir que l'engagement dans une profession, dans une fonction sociale différenciée, nécessite que l'on fasse intervenir l'appareil rituel. Comment ne pas être frappé ici par l'analogie existante entre ces initiations et nos pratiques d'orientation ? La différence entre la pratique chinoise narrée par Patelle et la technique des fiches-métiers actuellement utilisée par les psychologues scolaires de l'Education Nationale est, là encore, du même ordre que ce qui sépare notre société scientifique rationnelle des sociétés animistes.[22] L'analogie entre l'initiation rituelle et nos pratiques scolaires est également démontrée par Roger Bastide dans l'analyse sémantique suivante : «l'emploi du terme "initiation" s'est généralisé aujourd'hui pour signifier le fait de mettre au courant un individu aussi bien d'une science, d'un art, que d'une profession (par exemple : initiation aux mathématiques) alors qu'il désignait primitivement et surtout l'ensemble des cérémonies par lesquelles on était admis à la connaissance de certains "mystères". Il est facile de comprendre d'ailleurs comment et pourquoi on est passé du sens plus ancien au plus moderne, les pratiques de divers métiers (ceux de forgeron, d'alchimiste, de maçon par exemple) étant gardées secrètes par les maîtres qui ne les révélaient que peu à peu à leurs apprentis»[23] Dans cette approche, l'initiation a pour principe l'accès à un savoir qui marque la différenciation sociale de l'individu, différenciation qui justifie son rôle dans la société de même qu'elle sauve son existence de la contingence et l'orientation est, je l'ai déjà dit, le problème de la place de l'individu dans la société.
 
Mais au-delà de l'apprentissage rationnel d'un savoir utile à un métier, il y a aussi comme enjeu pour l'individu le marquage de son territoire social. Max Gluckman, en suivant la voie tracée par Van Gennep, s'est intéressé aux rituels relatifs aux relations sociales qui trouvent d'après lui leur justification dans ce qu'ils instituent une démarcation entre les rôles et activités spécifiques de chaque individu, alors que ces rôles sont peu différenciés dans les sociétés traditionnelles où de multiples activités sont remplies par un seul individu. Un individu est par exemple à la fois chasseur, guérisseur, et chef du village. La ritualisation permet donc de séparer l'individu de la fonction sociale et ainsi de circonscrire les conflits à la seule fonction sociale en jeu, et éviter alors qu'ils n'atteignent l'individu tout entier, ce qui causerai un éclatement de la société : «Fragmentation of social relations isolates ranges of social conflicts from one another, as well as segregating roles. In a small­-scale society, every issue may be at once a domestic, an economic, and a political crisis» Le rite considéré comme déclaration de la fonction sociale nous ramène ici encore à la question de la place de l'individu dans la société. C'est donc à juste titre que Nicole Sindzingre souligne toute l'importance de ce moment qui marque l'intégration du nouveau venu au monde des être raisonnables :
 
Ce rituel "life-crisis", qui marque l'accès au statut d'adulte, se distingue des autres étapes du destin individuel, car il constitue un moment capital dont l'enjeu pour le groupe est l'incorporation effective de nouveaux membres, désormais "capables" -au sens juridique- de nouer des alliances, d'occuper des places différenciées au sein de la structure sociale et de proférer des énoncés pertinents. Un tel rituel a donc un caractère immédiatement social (il s'effectue d'ailleurs fréquemment au sein d'un groupe et rassemble parfois toute une classe d'âge) ; il relève à la fois de stratégies sociales et d'affects individuels. Cela explique l'importance qu'y prennent la pédagogie et l'apprentissage, car il s'agit d'édifier des personnes sociales.
 
L'orientation, nous l'avons déjà vu, est au même titre, le moment durant lequel se fait l'intégration dans la société de nouveaux membres reconnus capables d'occuper des places différenciées (puisqu'il y a projet de spécialisation professionnelle), et capables de proférer des énoncés pertinents (puisque l'individu est alors reconnu, non plus comme un enfant dont les préoccupations ne dépassent pas l'instant présent, mais comme un être raisonnable capable de se projeter). L'orientation relève, elle aussi, de stratégies sociales et d'affects individuels puisque nous considérons l'orientation à la fois comme le problème de la place de l'individu dans la société, et comme le problème de l'érection de l'être. En réalité, il suffirait, pour montrer à quel point l'orientation scolaire et professionnelle est proche du rite, de remplacer dans cette dernière citation de Nicole Sindzingre le terme "rituel life-crisis" par le terme "orientation", et se rendre compte que la phrase a gardé tout son sens.
 
 
Conclusion
 
Il semble bien qu'il existe des analogies dans les fonctions remplies par les rites de passage et l'orientation scolaire et professionnelle. Au-delà du rôle positif que nous lui reconnaissons, l'institution d'orientation joue un rôle d'appareil d'exorcisation de l'angoisse existentielle ainsi qu'un rôle de régulateur des conflits sociaux. A travers cette analyse de la symbolique du choix réflexif, nous avons vu que le problème que prétend traiter l'orientation est un problème de toujours et de partout. Ici, dans notre société industrielle du vingtième siècle, le problème existentiel est cristallisé notamment dans l'acte d'orientation… Ailleurs, d'autres rites de passage, d'autres cérémonies révèlent le même problème… Et partout, ces actes symboliques ont pour fonction de conjurer, d'exorciser ce qu'il y a d'irréductible dans la condition humaine, condition d'un être condamné à se choisir, et que nous révèle l'angoisse. L'orientation et le rite trouvent ainsi leur justification dans ce que l'homme est avant tout un être intentionnel, un être qui cherche à arracher son existence à l'incertitude pour lui donner un sens.
 
Franck Damée.
 
 
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
 
§       ARISTOTE, Éthique de Nicomaque.
§       ARISTOTE, Métaphysique.
§       AUGE Marc, Pouvoirs de vie, pouvoirs de mort, 1977.
§       BADINTER Elisabeth, XY De l'identité masculine, 1992.
§       BASTIDE Roger, "Initiation", Encyclopédia Universalis, 1985.
§       BASTIN Georges, Bien choisir sa profession, 1992.
§       BELMONT Nicole, "Naissance", Encyclopédia Universalis, 1992
§       BOUTINET Jean-Pierre, Anthropologie du projet, 1990.
§       BRUN Jean, "Angoisse", Encyclopédia Universalis, 1985.
§       CAZENEUVE Jean, Les rites et la condition humaine, 1957.
§    CAZENEUVE Jean, "Rites", Encyclopédia Universalis, 1985.
§    DAMEE Franck, L'orientation scolaire et professionnelle et la cristallisation de l'angoisse existentielle, 1993.
§       DEWEY John, Experience and Education, 1938.
§       GAL Roger, L'orientation scolaire, 1946.
§    GLUCKMAN Max, Essays on the ritual of social relations, 1962.
§       GRENIER Jean, Absolu et choix, 1961.
§       GUICHARD Jean, L'école et les représentations d'avenir des adolescents, 1993.
§       HEIDEGGER Martin, Sein und Zeit, 1927.
§       JANKELEVITCH Vladimir, L'alternative, 1938.
§       LAMARTINE, "Le Lac", Les méditations poétiques, 1820.
§       MADINIER Gabriel, Conscience et amour, 1938.
§       NAVILLE Pierre, Théorie de l'orientation professionnelle, 1945.
§    OTTO Rudolph, Le sacré (traduction A. JUNDT), 1929.
§    PATELLE Louis, Wang, 1937.
§    SINDZINGRE Nicole, "Naissance (anthropologie)", Encyclopédia Universalis, 1992.
§    SINDZINGRE Nicole, "Rites de Passage", Encyclopédia Universalis, 1985.
§    SMITH Pierre, "Aspects de l'organisation des rites", La fonction symbolique, 1979.
§    VAN GENNEP Arnold, Les rites de passage, 1909.
§    BOURSIER Sylvie et LANGLOIS Jean-Marie, L'orientation a-t-elle un sens ?, 1993.
 



[1] Cet article est inspiré d’un mémoire universitaire écrit en 1993 par Franck Damée sous la direction de Bernard Joly de l’Université de Lille III (L'Orientation Scolaire et Professionnelle et la Cristallisation de l'Angoisse Existentielle)
[2] « Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l'homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l'homme.» Jean-Paul SARTRE, L'existentialisme est un humanisme.
[3] Jean-Pierre BOUTINET, Anthropologie du projet
[4] "être jeté" (geworfetzheit) selon l'expression de Martin HEIDEGGER
[5] «La pratique du conseiller est donc une maïeutique. Son objectif sera d'aider le sujet à repérer, dans ses représentations, les traits permettant de dévoiler les projets qui y sont implicitement contenus. Cette maïeutique pourra aussi avoir pour but de permettre à la personne de se distancier par rapport à ses schèmes spontanés, de les structurer différemment, voire d'en élaborer de nouveaux (par exemple en stimulant le "jeune sans qualification" à, s'engager dans certaines activités).» Jean GUICHARD, L'école et les représentations d'avenir des adolescents.
[6] Voir à ce sujet la quatrième partie de l'Etre et le néant intitulée Avoir, Faire et Etre.
[7] «Fait social complexe, la cérémonie de dation du nom peut amener à prendre en compte des événements antérieurs marquants (tels les maladies) ou ce que l'on souhaite voir advenir dans le destin d'un individu. Le nom, en effet, est une partie intégrante de la personne : il opère, dans la vie de celle-ci, ce qu'il signifie.» Nicole SINDZINGRE
[8] Dans son ouvrage : X YDe l'identité masculine, Elisabeth BADINTER détourne la citation d'ARISTOTE : « C'est l'homme qui engendre l'homme » pour l'utiliser comme titre d'un chapitre traitant notamment des rites initiatiques pubertaires. Avec ARISTOTE le mot "homme" désigne le représentant de l'espèce humaine (Homo) et avec Elisabeth BADINTER il désigne le mâle (Vir). En utilisant cette citation, Elisabeth BADINTER entend souligner le caractère auto-génératif du rite initiatique.
[9]«Dans certaines d'entre elles [tribus totémiques], le novice est considéré comme mort, et il reste mort pendant toute la durée du noviciat. ( ... ) Là où le novice est considéré comme mort, on le ressuscite et on lui apprend à vivre, mais autrement que pendant l'enfance.» Arnold VAN GENNEP, Les rites de passage.
[10]Dans Aspect de l'organisation des rites, Pierre SMITH commente ainsi l'observation qu'il a pu faire de rites initiatiques pratiqués un peu partout en Afrique noire, en Amazonie, en Australie, et en Mélanaisie (il cite plus particulièrement une mise en scène rituelle observée chez les Bedik du Sénégal oriental et une autre chez les kubandwa du Rwanda) : «On est donc pas très loin ici d'une situation purement théâtrale où l'acteur s'efface devant le personnage qu'il joue, prend les autres et se prend à son jeu, et où s'établit un certain type de croyance complice (on y croit) qui est plus un effet propre de la mise en scène que la simple conséquence d'une croyance indépendante en réalité du personnage représenté.» Pierre SMITH, "Aspects de l'organisation des rites", in La fonction symbolique.
[11]«Les sauvages, ce sont ceux, pour ainsi dire, qui font tout comme nous mais autrement.» Marc AUGE, Pouvoirs de vie, pouvoirs de mort.
[12]Jean CAZENEUVE, Les rites et la condition humaine.
[13] Le Numineux est, selon l'expression du philosophe Rudolf OTTO (1869 - 1937), le surnaturel, le mystérieux, à la fois tremendum (inquiétant) et fascinans (attirant) ; le numineux englobe à la fois les concepts de mana et de sacré, il provoque la crainte et l'angoisse. Voir à ce sujet : Rudolf OTTO, Le sacré.
[14]Pour la compréhension de ce qui va suivre, il ne faut pas comprendre le moment comme une unité de temps mesurable et bornée. Pour ce qui est de l'orientation, comme du rite, l'action n'est pas concentrée dans le temps, mais elle se dilue (parfois sur plusieurs années), même si certains moments sont plus denses que d'autres. Le moment est donc a concevoir ici comme un espace temps indéfinissable et indéfini.
[15] Selon l'expression même d'Arnold VAN GENNEP : « Dans l'univers aussi, il y a des étapes et des moments de passage, des marches en avant et des stades d'arrêt relatif, de suspension. »
[16]« 0 temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices, Suspendez votre cours ! » LAMARTINE, "Le Lac", Les méditations poétiques
[17] Selon l'expression utilisée par Martin HEIDEGGER dans L'Etre et le Temps
[18] «Le passage d'une période de l'existence à une autre, d'un cadre social à un autre place l'individu dans un état difficile, où il est en somme entre deux règles. Il en résulte la nécessité des "rites de passage", lesquels ont pour but à la fois de mimer ces changements pour les maîtriser sur le plan rituel et de préserver le groupe de l'impureté qui s'en dégage.» Jean CAZENEUVE, "Rites", Encyclopédie Universalis.
[19]James George FRAZER (1854 - 1941) : anthropologue britannique qui s'est principalement intéressé à l'histoire de la pensée dont il distinguait les trois stades magique, religieux et scientifique.
[20]Pierre NAVILLE, Théorie de l'orientation professionnelle.
[21] Louis PATELLE, Wang, cité par Pierre NAVILLE, Théorie de l'orientation professionnelle.
[22] Voir à ce sujet : Franck DAMEE, L'orientation scolaire et professionnelle et la cristallisation de l'angoisse existentielle.
[23]Roger BASTIDE, "Initiation", Encyclopédie Universalis. Cette analogie est également mise en évidence par VAN GENNEP : «Enfin l'entrée dans les professions comportait chez nous des cérémonies spéciales, comprenant quelques rites au moins de nature religieuse, surtout quand les corporations coïncidaient avec des confréries religieuses d'un caractère spécial. L'apprentissage, autrefois, s'il n'était pas une séparation du milieu antérieur, se terminait par des rites d'agrégation (repas en commun, etc.)»
 Commentaires : Publier Votre Article
Fortement recommandé au pays africains qui souffrent de ne pouvoir se développer en s'appuyant sur l'éducation
Par BOMDA, Date: 9/8/2010
Je suis flatté par cet article. Le malheur de l'Afrique réside dans l'incapacité de son système éducatif de produire des hommes capables de mettre leurs compétences compétitives au service du développement. à mon analyse, la négligence par les autorités éducatives du poids de l'orientation-conseil en est pour beaucoup dans la compréhension de l'inadéquation formation emploi pourvoyeuse de l'économie informelle.
Comment faire????????
Diffuser au maximum cet article auprès des décideurs et des partenaires du développement des systèmes éducatifs en Afrique au Sud du Sahara.
BOMDA
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