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Publiée le 6/12/2008 Par Genat Mélisande
Les intellectuels français et la guerre en Bosnie (1992 ~1996) : des discours opportunistes.

Mélisande Genat


Pour la première fois depuis 1945, l’Europe occidentale s’est trouvée directement partie prenante, souvent involontairement, dans le conflit de l’ex-Yougoslavie au début des années 1990. La responsabilité que les pays européens assument dès avant le début des premiers affrontements armés se traduit en France notamment dans les débats entre les intellectuels les plus médiatisés. Ces débats sont trop vifs pour ne pas trahir des enjeux bien spécifiquement français que la situation yougoslave et la nécessité pour les pays européens de se positionner révèlent dans toute leur ampleur.

Certains journalistes ont mis l’accent sur le fait que les Français, au même titre que les peuples d’Europe de l’Ouest ne sont pas touchés directement dans leur vie quotidienne par le conflit (à la différence, selon eux, du conflit avec l’Irak qui du moins mettait en jeu leur approvisionnement en pétrole). La teneur des débats qui ont lieu durant toute la période autour de questions de politique intérieure ou étrangère strictement françaises, tend pourtant à démontrer que les Français estiment au contraire qu’un certain nombre de valeurs et de choix pour l’avenir de leur pays sont en train de se jouer. Ce sentiment ne s’explique pas seulement par la proximité géographique des Balkans et par le retour à leur porte d’un conflit sanglant tel que l’Europe n’en avait plus connu depuis 1945.

La guerre a en effet donné lieu en France, durant son déroulement, à une profusion d’articles de presse, de synthèses, d’essais, de chroniques, de pamphlets, de productions cinématographiques, d’opéras, de poèmes, de peintures et d’expositions en tous genres. Cette effervescence ne représente nullement une nouveauté dans l’histoire de l’engagement des intellectuels mais elle a, par son ampleur médiatique, fortement marqué l’actualité politique et culturelle française. La Bosnie a pris dans le paysage intellectuel et artistique français une place inhabituelle pour un pays de taille aussi modeste. La guerre, avec son cortège d’horreurs et de symboles forts, dont le siège de Sarajevo est peut-être celui qui a marqué les esprits le plus durablement, a alimenté de vives polémiques. Nombreux sont les intellectuels qui ont dénoncé le naufrage, à Sarajevo, de l’Europe communautaire et de ses valeurs démocratiques.

Ils ont voulu sensibiliser l’opinion publique et prétendu, au nom de valeurs humanistes et démocratiques, faire pression sur le gouvernement français, sur l’Armée ou les instances fédérales européennes. Sans relâche, ils ont appelé à lever l’embargo voté le 25 septembre 1991 par le Conseil de sécurité sur les fournitures d’armes aux ex Républiques yougoslaves afin d’armer les forces musulmanes du SDA et exigé que l’on contraigne les Serbes par tous les moyens, y compris par la force, à lever le siège de la ville. Les responsables politiques et militaires ont en effet plutôt opté pour la non-intervention, faisant valoir le problème des différentes minorités, des considérations pragmatiques, ou encore l’amitié séculaire entre la France et la Serbie. Les soutiens du président bosniaque Alija Izetbegovic estiment que les dirigeants français assument une lourde responsabilité dans l’enlisement du conflit. Selon eux, la France, par l’intermédiaire du président François Mitterrand, aurait la haute main sur le règlement international du conflit dans la mesure où elle est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, qu’elle est le principal fournisseur de soldats de la Forpronu déployés en Bosnie et qu’elle jouit d’une influence notable au sein des instances européennes et de l’Alliance atlantique.

Pour Emmanuel Wallon[1] « elle assume une posture typique du rapport de l’Occident aux autres mondes : à l’écart des lignes de fronts mais au premier rang des observateurs. Sans autorité sur les acteurs primaires de la guerre, elle exerce une nette influence sur les facteurs politiques, économiques, juridiques ou militaires qui conditionnent leurs agissements ».

Lancée plus tardivement par des intellectuels invités à s’exprimer notamment dans le cadre des publications de la librairie l’Age d’Homme ou sur les ondes de Radio Courtoisie, une virulente campagne dénonce à son tour les exactions commises à l’encontre des populations civiles serbes à Sarajevo et après 1995 en Krajina et en Slavonie orientale[2].

Les « amis de la Serbie » protestent indifféremment contre ce qu’ils nomment « terrorisme intellectuel » de « nos chers-z’intellectuels autoproclamés »[3], contre le lynchage médiatique et la campagne de diabolisation systématique de tout un peuple, organisés par ceux qui prétendent situer sans appel les Musulmans bosniaques dans le camp angélique des victimes et les Serbes du côté des agresseurs sanguinaires.

Ces prises de positions en faveur de la Serbie vont dans certains cas jusqu’au soutien ouvert à Radovan Karadzic ou Vojislav Seselj, (tous deux engagés à divers degrés dans les opérations de nettoyage ethnique en Croatie ou Bosnie, basses œuvres effectuées par les milices qu’ils contrôlent) en passant par l’exaltation du discours de type différentialiste de nationalistes serbes comme Dobrica Cosic qui plaident pour la spécificité immanente et historique du peuple serbe[4]. D’autres, plus mesurés, se contentent de réaffirmer leur profond attachement à l’amitié franco-serbe et déplorent le retournement de l’opinion journalistique publique française en faveur des Musulmans bosniaques. Ce positionnement ouvertement serbophile est le fait de personnalités qui refusent absolument le qualificatif d’ « intellectuel engagé », et qui appartiennent, le plus souvent à diverses mouvances d’extrême-droite, où perçues comme telles dans le contexte français, quoique la généralisation soit mal aisée. Par exemple, la remarque ne vaut pas pour Patrick Besson qui s’est pourtant rendu plusieurs fois en « République serbe »[5] pour soutenir la campagne du Parti démocratique de Serbie et a assisté aux meetings de Pale ainsi qu’à une réception littéraire en mars 1995, à Visegrad, placée sous la présidence d’honneur de Radovan Karadzic. Il apprécie également beaucoup le Général Ratko Mladic. Une grande partie de l’argumentaire qu’il déploie pour la défense des Serbes de Bosnie ressemble toutefois à s’y méprendre, comme nous aurons l’occasion de le voir, à celui des personnalités qui se revendiquent de mouvances très à droite et qui publient à l’Age d’Homme dans la série d’ouvrages collectifs dirigés par le même Patrick Besson.

Toutefois, en raison de la dimension restreinte de ce cercle, de la faible audience de Radio Courtoisie (phénomène essentiellement ouest parisien qui touche un peu l’Ouest de la France de tradition catholique plus marquée), et de la faible diffusion des publications de la librairie l’Age d’Homme, leurs idées sont restées dans l’ensemble assez marginales au regard de la campagne surmédiatisée en faveur des Musulmans de Bosnie et elles ne sont parvenues à sortir de la sphère restreinte des amis de la Serbie que vers le début de l’année 1995 et encore que de façon très discrète[6].

La présente étude aborde principalement le contexte politico-médiatique français, relativement aux affrontements qui ont opposés les Serbes de Bosnie aux Musulmans, dans la mesure où ces événements ont fait l’objet de la plus grande part des attentions médiatiques en France[7]. L’opinion publique, travaillée en profondeur par la présentation éminemment partisane du conflit à laquelle se sont livrés les journalistes, s’est vite révélée très favorable aux Musulmans bosniaques. Le regard porté sur les problèmes croates en Bosnie (les Croates étant opposés tantôt  aux Serbes, tantôt aux Musulmans[8]) est moins consensuel, les exactions commises par les Croates n’ont toutefois pas reçu une aussi grande publicité. Il faut sans doute y voir le résultat du travail du lobby croate de la diaspora qui œuvre dans l’espoir de se décharger sur les Serbes de l’image négative qui est associée à la Croatie depuis l’épisode oustachi de la NDH d’Ante Pavelic durant la Seconde Guerre mondiale.

De même, les affrontements entre Musulmans (dans la région de Bihac notamment) et les opérations de nettoyage ethnique menées en Bosnie centrale par les Musulmans les plus radicaux visant les populations croates, ont été à peu de choses près totalement passés sous silence par le discours médiatique unanime qui prétendait présenter le SDA d’Alija Izetbegovic comme le représentant de tous les Musulmans, défenseur d’une Bosnie multiethnique tolérante.[9]

L’étude du contexte politico-médiatique français durant la guerre en Bosnie pose une série de questions auxquelles il est parfois mal aisé de répondre de façon tranchée. La première, qui vient spontanément à l’esprit est de savoir quel impact l’engagement des uns, les réponses et les prises de positions des autres ont pu avoir sur le déroulement des événements en Bosnie et sur les protagonistes. D’aucuns comme Bernard Lory[10] considèrent que les « intellectuels » médiatisés français n’ont eu aucune influence de quelque sorte qu’elle soit, ni sur les Balkaniques, ni sur les autorités publiques françaises ou internationales, ni même sur l’opinion publique. La réalité est sans doute plus nuancée dans la mesure où les chancelleries occidentales sont directement parties prenantes dans le conflit yougoslave et ne se trouvent pas seulement en position d’arbitre. Même si l’on peut sérieusement douter de ce que les responsables politiques et militaires aient accordé la moindre valeur à ce qu’ils ont eu tendance à considérer comme des « pantalonnades », l’expression étant d’Alain Juppé, il n’en demeure pas moins que le mouvement pro-bosniaque a rencontré un tel écho au sein de l’opinion publique française, dans l’espace médiatique et politique (avec l’affaire de la liste aux Européennes) qu’il constitue une donnée avec laquelle les responsables politiques français ont dû compter. Par ailleurs, ce qui s’est dit dans la presse européenne et notamment française n’a certainement pas été indifférent aux diverses parties balkaniques qui ont chacune tenté de se gagner les opinions publiques au moyen de diverses opérations de « marketing médiatique »[11]. La raison en est que les nationalistes qui arrivent au pouvoir dans les différentes Républiques de la Fédération yougoslave à l’issue d’élections libres en 1990, adaptent leur politique en fonction du regard et des réactions prévisibles des pays européens qu’ils intègrent dans leur jeu politique, adoptant une diplomatie caractéristique des petits pays.[12]

Par ailleurs, le retournement de l’opinion française en la défaveur des Serbes et les propos injurieux tenus à l’égard du peuple serbe, de sa culture et de sa religion par certains intellectuels, ont eu des conséquences symboliques durables. L’attitude française, qui culmine avec le soutien aux bombardements américains ultérieurs sur Belgrade, a achevé de briser en Serbie, au sein de la vielle génération du moins, les derniers liens affectifs unissant leur pays à la France.

Lors de la Première Guerre mondiale, quelque chose de très fort s’était effectivement noué entre les poilus français et les combattants serbes qui se sont trouvés dans les même tranchées et ont développé de fortes affinités, c’est du moins ce qui ressort de beaucoup de témoignages français comme serbes. L’admiration et la sympathie pour la France et la culture française chez les Serbes est réelle durant tout le XXe siècle et se maintient chez la vielle génération jusqu’aux premiers bombardements sur Belgrade. La fureur avec laquelle le centre culturel français a été saccagé comme nul autre ne l’a été, est là pour en témoigner. La culture classique française est au centre de cette amitié franco serbe, et selon de nombreux témoignages, les vieux combattants serbes de la Première Guerre mondiale connaissent et aiment réciter aux Français des fragments notamment des Fables de La Fontaine. Dans Talent et galère[13] où il affirme sa tendresse pour ces Serbes anciens frères d’armes, il n’est pas anodin que Jean Dutourd cite La Fontaine à plusieurs reprises.

Le deuxième questionnement, celui qui fera l’objet des principaux développements de cet article, repose sur le paradoxe apparent suivant : alors même que les intellectuels français entendent prendre part au conflit balkanique en tant que « citoyens responsables luttant pour le respect des Droits de l’Homme », ou commenter les événements et le contexte français en tant qu’amis scandalisés de la Serbie, l’argumentaire déployé ainsi que les références convoquées pour parler notamment du siège de Sarajevo, sont très rarement en lien avec la situation et le passé balkanique dont ils ont, la plupart du temps, une connaissance plus qu’incertaine.

Qu’il s’agisse de l’argumentaire déployé par les tenants de l’intervention militaire ou de celui déployé à l’inverse par les intellectuels  serbophiles  ou islamophobes, ce sont toujours les mêmes grandes problématiques, le même vocabulaire, les mêmes images et parallèles qui reviennent inlassablement sous la plume de ces gens pétris de culture française. La situation bosniaque ainsi que les valeurs mises en jeu sont bien plus révélatrices d’enjeux qui préoccupent les intellectuels français pour eux-mêmes et pour l’avenir de leur pays dont ils ont le sentiment qu’une part est en train de se jouer dans les Balkans. L’examen du corpus de références et d’arguments nous conduit en fait à penser que notre sujet porte véritablement sur les intellectuels français et la France, leur rapport à sa politique tant intérieure qu’extérieure, à sa mémoire…

Dans la mesure où aucun travail universitaire ne s’est penché en détail sur cet aspect de l’histoire des intellectuels français dans les années 1990, il sera tout d’abord nécessaire de présenter le contexte français face aux événements de Bosnie dans sa dimension la plus factuelle. En effet, si le mouvement français en faveur des Musulmans bosniaques ou des Serbes ~ et de façon secondaire en faveur des Croates ~ est évidemment très composite, il est tout de même possible de repérer des grandes évolutions ~ entre 1991 qui voit les premier comités se structurer et 1996 dans les mois qui suivent la paix de Dayton ~ aussi bien en ce qui concerne les formes de l’engagement (ou du « non engagement »), que le type d’acteurs ou les arguments avancés.

La deuxième partie des développements sera consacrée à l’examen des discours des uns et des autres qui, prenant prétexte des événements de Bosnie et à travers eux, se portent bien plus sur des enjeux de politique intérieure et extérieure françaises. Ces enjeux englobent d’une part les débats autour des problèmes de supranationalité au moment où les pays européens s’engagent, avec le traité de Maastricht, dans la voie de la relance communautaire ainsi que d’autres enjeux culturels ou religieux en lien avec la gestion politique interne du pays.

Si l’opportunisme des discours français soulevant des questions relatives à l’avenir de la France ne constitue pas en soi une attitude condamnable, en revanche, l’instrumentalisation des éléments de la situation balkanique que les uns et les autres ont choisi de mettre en avant au mépris de toute honnêteté intellectuelle et scientifique, a suscité des interrogations fort justifiées sur le statut et le rôle de l’intellectuel engagé en France et d’aucuns en viennent finalement à contester la réalité du terme communément employé d’ « intellectuels français ». Il est par ailleurs évident que des enjeux mémoriels de gestion du passé français et de ses conséquences pour le présent viennent également se greffer plus ou moins inconsciemment sur l’engagement « citoyen » des uns et des autres, déterminant certains choix. Ce sont ces aspects de l’engagement controversé des intellectuels français qui feront l’objet de la troisième partie de cette étude.


I] Le contexte français face aux événements de Bosnie : présentation factuelle

En dépit du discours médiatique volontiers unanime et manichéen, le contexte intellectuel français est loin d’être monolithique et les mouvements de soutien aux Musulmans bosniaques, aux Serbes et aux Croates sont constitués de vastes nébuleuses qui font se côtoyer des gens qui n’ont aucune affinité politique particulière. L’on peut toutefois, en schématisant, remarquer que les débats sont politiquement polarisés entre des intellectuels engagés aux côtés d’Alija Izetbegovic qui se revendiquent comme étant de gauche, de personnalités serbophiles qui ne se définissent pas comme des intellectuels et encore moins engagés ~ prenant délibérément le contre-pied des précédents à l’endroit desquels ils ne ménagent aucune critique ~ appartenant majoritairement à diverses mouvances souvent antagonistes d’ailleurs, situées à la droite de la droite. Les amis des Croates se recrutent quant à eux dans les milieux français traditionalistes catholiques dont une partie évolue rapidement vers la défense des Serbes orthodoxes dans la mesure où ils sont perçus comme le dernier rempart historique contre l’invasion de l’Islam sur le sol européen. C’est notamment la ligne que choissent d’adopter les intervenants de Radio Courtoisie qui comptent pourtant, pour certains, parmi les plus traditionalistes des catholiques français.

Le seul à proposer une esquisse de chronologie du mouvement français est Emmanuel Wallon dans son article La guerre à Sarajevo a vraiment eu lieu. Notes sur l’engagement des artistes et des Intellectuels[14]. Encore s’agit-il d’une apologie en règle de l’engagement des artistes et des intellectuels favorables au camp gouvernemental bosniaque, Emmanuel Wallon étant lui-même engagé dans la dénonciation du nationalisme serbe. Il ne s’agit pas, en outre, d’une étude universitaire mais d’une sorte de chronique publiée dans la revue Esprit à laquelle est lié le Comité Vukovar Sarajevo qui soutient ouvertement Alija Izetbegovic.

La participation d’un grand nombre d’artistes français, qui ont contribué à la médiatisation des revendications, est un élément clef du mouvement pro-bosniaque et les discours produits autour d’œuvres crées pour la circonstance ainsi que leur présentation au public français, font que les artistes français engagés se comportent à ce moment-là comme des intellectuels.

Le contexte français dans ses grandes évolutions se structure approximativement comme suit, en quatre grandes phases, elles mêmes relativement composites.

1) Structuration et mobilisation des premiers cercles favorables aux Croates ou aux Musulmans bosniaques.

On ne saurait envisager le contexte français durant la guerre en Bosnie qui débute en avril 1992, à l’issue de la proclamation de l’indépendance du pays, sans évoquer les mois antérieurs au cours desquels des comités et des organisations ont commencé à se structurer soutenant les Croates dans leur guerre contre l’ancienne Armée fédérale yougoslave[15]. Deux types de milieux soutiennent les Croates, issus de sphères qui n’ont rien en commun. Il s’agit en premier lieu d’intellectuels qui se revendiquent comme étant plutôt de gauche, ceux-là mêmes qui, à l’exception d’Alain Finkielkraut, soutiennent les Musulmans bosniaques lorsque la guerre se déplace en Bosnie. Ce sont eux qui monopolisent l’espace médiatique naissant consacré à l’engagement des intellectuels français dans la question balkanique.

Par ailleurs, certains milieux traditionalistes catholiques qui croient voir dans la guerre de Croatie, une lutte entre des Croates catholiques et des Serbes orthodoxes communistes décident de se mobiliser. Contrairement à certaines fractions de la droite radicale française, ils privilégient l’établissement de contacts symboliques et d’actions de solidarité aux actions armées. L’association Chrétien solidarité se mobilise dès avant le début de la guerre car elle dit aimer l’anticommunisme des Croates[16].

Son président, Bernard Anthony,  se rend en Croatie dès avril 1991 avec le groupe des droites européennes et rencontre l’équipe gouvernementale nationaliste croate dominée par le HDZ. Se mettent alors en place des réseaux de solidarité qui continueront de fonctionner durant le conflit bosniaque notamment par l’intermédiaire de Bernard Anthony, Thibault de La Tocnaye et Alain Sanders.

Nous ne ferons qu’évoquer les formes de mercenariat qui ont eu cours en Croatie puis en Bosnie où de jeunes militants de la droite radicale se sont enrôlés dans l’Armée et les milices croates puis serbes selon les opportunités de la guerre bosniaque, milices qui se sont rendues responsables des pires exactions envers les populations civiles. Il s’agit notamment des nationaux radicaux français organisés en plusieurs mouvements dont le plus actif a été Nouvelle Résistance. Lors du premier comité exécutif de cet organe, le 21 février 1991, est dressé un bilan de l’engagement des membres du comité dans les unités d’élite de la Garde nationale croate selon un positionnement idéologique peu clair. Les membres affirment avoir refusé la proposition de s’enrôler dans les milices du Parti du droit croate HSP ~ parti rejeté dans l’opposition qui pratique volontiers la surenchère nationaliste expansionniste ~ pour soutenir plutôt le camp gouvernemental. La fiche # 6518 « Mobilisation du 21 décembre » répercutée dans Lutte du peuple, Mensuel pour une nouvelle résistance de janvier 1992 affirme de façon tout à fait contradictoire que les membres du comité soutiennent « l’indépendance croate pour une organisation réellement fédéraliste de l’ancienne Yougoslavie et de l’Europe, contre l’impérialisme grand-croate. Les propositions idéologiques de F. Tudjman sont fort intéressantes et assez proches des nôtres. On peut considérer qu’il se situe dans la pure lignée de l’idéal proudhonien et titiste. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de coller des affiches mais de prendre un fusil ». Il s’agit-là d’amalgames totalement antithétiques et en complet décalage avec le nature du régime de F. Tudjman qui s’est appliqué depuis plusieurs années à briser par tous les moyens les dernières velléités confédérales, à éliminer tout symbole et toute référence à la période titiste et ~ sous l’influence du lobby d’Herzégovine notamment représenté par son ministre de la défense G. Susak et en accord avec S. Milosevic ~ a opté pour un dépeçage partagé de la Bosnie. La seule différence sur le terrain avec les milices du HSP est que ces dernières ont opté pour un positionnement maximaliste et réclament l’annexion de la totalité de la Bosnie.

Il reste par ailleurs que les unités d’élite de la Garde nationale croate sont en fait les milices du HVO, bras armé du HDZ-Bosnie qui s’emploie à nettoyer le terrain en avant des lignes que les forces armées viennent occuper ~ c'est-à-dire terroriser afin de les chasser, ou massacrer les populations civiles indésirables, c'est-à-dire ethniquement non compatibles en Herzégovine occidentale voire en Bosnie centrale. Interrogés par un journaliste du Monde[17] alors que la guerre ne touche encore que le territoire croate, deux Lyonnais de vingt cinq ans engagés dans la « brigade antiterroriste » alias « légion noire », ne cachent pas leur fascination pour le modèle oustachi. L’un d’eux porte même à la ceinture une boucle des Jeunesse hitlériennes.

Le mouvement favorable aux Musulmans bosniaques se structure quant à lui très tôt dès le début du conflit, et toutes les attentions se cristallisent autour du drame de Sarajevo érigé en symbole[18]. Différentes revues relayent et commentent les horreurs perpétrées, consacrant même régulièrement des numéros spéciaux à l’ex-Yougoslavie. Les trois principales d’entre-elles sont les revues Esprit, Les Temps modernes et Les Cahiers de la Règle du jeu. Dès 1992 les revues Commentaires et Peuples Méditerranéens publient également régulièrement des articles sur la question et le numéro spécial Yougoslavie, penser la crise de la revue Ligne paraît en septembre 1993. Alertés entre autres par l’association Sarajevo, créée à l’initiative du directeur d’Oslobodenje, Mirjana Dizdarevic et présidée par le philosophe Francis Jeanson, plusieurs cercles commencent à se constituer, à chercher des soutiens et à organiser des rassemblements. Certaines personnalités émergent, rédacteurs de tribunes, auteurs d’appels et animateurs des colonnes débats. Il s’agit par exemple de Jacques Julliard qui bénéficie d’une forte audience médiatique, sur Europe 1, dans le Nouvel Observateur, dans les Cahiers de la Règle du jeu, dans le Figaro… et ce durant toute la durée du conflit. Son appel du 21 novembre 1992 à Montparnasse Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas, publié dans un grand nombre de revues en fait rapidement une des figures de proue du mouvement. Autres figures importantes sur la scène médiatique française, Alain Finkielkraut et André Glucksman qui imputent violemment très tôt l’entière responsabilité à Belgrade.

En novembre 1992 est crée le Comité Vukovar Sarajevo autour de la rédaction d’Esprit, dont les premiers contours sont esquissés au printemps 1992, et auquel participent Alain Finkielkraut, Pierre Hassner, Pascal Bruckner, Annie Le Brun…

Ils organisent un premier rassemblement à Paris le 21 novembre 1992 du Panthéon à Montparnasse auquel font suite toute une série de manifestations qui donnent d’emblée le ton de la curieuse mascarade qui devait avoir lieu par la suite tout au long de la guerre sous le regard perplexe ou agacé des assiégés de la capitale bosniaque. 

Les militants parviennent à obtenir le soutien de trois grands syndicats CFDT, FEN et CFTC, ou du moins de leurs directions. La principale organisation des parents d’élèves des écoles publiques, la PEEP, ainsi que le principal syndicat étudiant jaune UNEF–ID, le Club Forum (jeunes rocardiens), les Jeunes verts européens, le Mouvement des jeunes socialistes, l’Union des étudiants juifs de France, la SNAEP… soutiennent également l’initiative.

A l’appel de cette manifestation, à l’issue de laquelle est prononcé le discours de Jacques Julliard Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas, l’on trouve des personnalités aussi diverses que Paul Ricœur, Pierre Vidal-Naquet, Paul Veyne, Roman Polanski, Jean Claude Casanova, Robert Chapuis, Jean Pierre Azéma, Jean François Revel, Tzvetan Todorov, Luc Ferry, Paul Garde, Guy Coq, Jacques Toubon et des représentants de l’Eglise catholique française comme Mgr Rosier et Mgr Delaporte.

Notons par ailleurs les divisions qui séparent, dès le début, le mouvement qui commence à se structurer autour de Bernard-Henri Lévy (qui organise un grand meeting à la Mutualité le 21 décembre 1992 pour demander un ultimatum et des pressions militaires contre la Serbie), du Comité Vukovar Sarajevo autour de la qualification du nationalisme croate dont les premiers tinrent dès le début à se démarquer nettement. Cette ligne de fracture se sent jusqu’au sein de la revue Les Temps Modernes.

Quoiqu’il en soit, ils s’accordent sur les critiques formulées à l’encontre de la ligne politique française. Ils réclament que la Serbie soit désignée sans ambages la seule responsable, alors que les Musulmans doivent être reconnus comme étant les victimes. Ils demandent également au président de la République d’assumer ses responsabilités et de se prononcer en faveur de la fermeté à l’égard de ce « fascisme » serbe qui vient à nouveau ensanglanter l’Europe dans la droite ligne des idéologies contre lesquelles se sont battues les démocraties occidentales durant tout le XXe siècle. Pour ce faire il est urgent selon eux, de consentir à la levée de l’embargo sur les armes, de mettre en place un dispositif de forces de frappe contre les positions serbes si elles continuent de refuser d’obtempérer, et de faire appliquer les différentes sanctions décidées à l’encontre de la Serbie. La gestion humanitaire du conflit organisée par Bernard Kouchner ~ se chargeant quant à lui de façon réaliste de faire parvenir les produits de première nécessité aux populations démunies ~ rencontre par ailleurs de vives critiques. Elle est accusée de favoriser l’attentisme de la Communauté internationale et de profiter, de ce fait, aux nationalistes serbes.

Le 6 janvier 1993 la Ligue des Droits de l’Homme organise un autre rassemblement au Trocadéro et réussit à fédérer différentes organisations telles que la CGT, la LCR, le Mrap, la Licra, SOS-Racisme et le PS. Ces organisations se situent sur une autre ligne que celle adoptée par les deux mouvances mentionnées ci-dessus puisqu’elles se placent dans le prolongement des luttes de la gauche antiraciste et ~ du moins prétendument ~ pacifiste qui avait connu ses grandes heures avec la montée de SOS-Racisme. On y trouve aussi des minorités politiques apparentées au trotskisme ou au PCF et un certain nombre de courants du PS. La Ligue des Droits de l’Homme refuse cependant dès le début de désigner S. Milosevic et les Serbes comme les agresseurs uniques et exclut le recours à la force. Le Comité Vukovar Sarajevo lui reproche d’ailleurs violemment ce qu’il appelle un peu étrangement son apolitisme[19], c'est-à-dire le fait de ne pas s’en prendre uniquement à S. Milosevic, et l’accuse de conforter la passivité politique de l’Etat français.

Le 8 mars 1993 l’Alliance des femmes pour la démocratie organise elle aussi un rassemblement sur la même ligne humanitaire et pacifiste.

Enfin, le 23 mars 1993 est fondée à Paris la Coordination étudiante contre la purification ethnique dont le but est de sensibiliser le monde étudiant et qui noue très vite des liens avec le Comité Vukovar Sarajevo.

Des associations universitaires comme Etudiants pour Sarajevo voient également le jour pour mettre en place des jumelages avec les facultés bosniaques, notamment à Lyon, Paris X Nanterre et Paris VIII Saint-Denis. L’Ecole Normale Supérieure, l’Ecole des hautes études en sciences sociales et le Collège international de philosophie s’impliquent aussi dans le débat notamment autour de la nature du régime serbe et du nettoyage ethnique.

2) L’entrée en scène des gens du spectacle.

A partir de l’été 1993, le mouvement pro-bosniaque reçoit une nouvelle impulsion par le biais de l’engagement médiatique des artistes dont ne seront évoquées ici que les principales actions en raison de la profusion de concerts, d’expositions, de créations théâtrales… Ibrahim Spahic, le directeur du Festival d’hiver de Sarajevo, l’émissaire du président Alija Izetbegovic chargé d’organiser à l’étranger des opérations de propagande destinées à rallier l’opinion internationale, joue un rôle clef dans cette évolution des formes du mouvement pro-bosniaque.

La première initiative en date se déroule dans le cadre du 47e Festival d’Avignon en juillet 1993. Y est organisée, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, une « Nuit pour la paix » en présence d’Ibrahim Spahic, pour soutenir la ville de Sarajevo. Le président en 1993 / 1994 de ce festival largement médiatisé, Bernard Faivre d’Arcier, qui a rencontré à plusieurs reprises Ibrahim Spahic, a voulu rendre hommage aux habitants de Sarajevo et agréger le festival d’Avignon de 1994 à l’ « Association Sarajevo ».

Le 30 juillet 1993 des lettres d’habitants de Sarajevo sont donc lues et des cassettes résumant la guerre vue par les habitants de la ville qu’Ibrahim Spahic avait apportées sont visionnées. L’événement est bien sûr largement médiatisé et fait l’objet de nombreux reportages aux journaux télévisés des différentes chaînes, ainsi que de nombreux articles de journaux. Des musiciens comme Jean-Claude Casadesus ou Didier Lockwood, des comédiens comme Romane Bohringer ou Guy Bedos pour ne citer qu’eux, ont participé à la manifestation et signé une pétition pour que Sarajevo soit également nommée capitale culturelle de l’Europe. Un certain nombre d’hommes politiques parmi lesquels Jack Lang et des émissaires des villes d’Anvers et Lisbonne ~ villes désignées comme capitales culturelles européennes pour 1993 et 1994 ~ et une délégation d’intellectuels bosniaques, croates et serbes sont également présents.       

Intervient à l’issue du festival la constitution de l’association Sarajevo capitale culturelle de l’Europe en septembre 1993 sous la présidence de Bernard Faivre d’Arcier, à l’initiative de Jacques Toubon, ministre de la culture et de la francophonie. Elle joue un grand rôle fédérateur des différentes actions jusqu’à la fin du conflit (elle est dissoute en janvier 1996 au profit de la création d’une nouvelle association Déclaration d’Avignon). Le but est d’obtenir des Douze l’attribution de ce titre à Sarajevo, pour la période allant de décembre 1993 à mars 1994, sous le parrainage des maires d’Anvers et de Lisbonne afin de forcer la Communauté européenne à se porter garante de la sûreté et de l’intégrité de Sarajevo. Réunis début décembre 1993 à Bruxelles, les ministres de la culture ont cependant écarté l’initiative. Ils ont toutefois demandé à la Commission européenne un soutien financier pour organiser le 10ème Festival d’hiver et approuvé, sur le principe, toutes les initiatives culturelles émanant des pays membres en soutien à Sarajevo.

Déçue par l’échec de son initiative, l’association Sarajevo capitale culturelle de l’Europe organise alors le 18 décembre 1993 ce qui restera la plus grande manifestation dans les rues parisiennes du mouvement, aux côtés de collectifs locaux et de la coordination étudiante évoquée plus haut. Le 21 décembre 1993 elle organise également au Centre Georges Pompidou une journée de débats et de manifestations culturelles au cours de laquelle Jacques Toubon annonce la création de « Couloirs de la Liberté » pour relier Sarajevo au reste du monde et permettre la circulation d’artistes et d’intellectuels entre les deux capitales. L’initiative est secondée par le HCR et l’ONU et fonctionne durant tout le reste du conflit.

L’association Sarajevo capitale culturelle de l’Europe organise par ailleurs, après une assemblée préparatoire à Orléans, la tenue d’« Etats généraux pour la levée du siège de Sarajevo » en Sorbonne, en mars 1994 où se retrouvent des représentants des associations humanitaires et des membres des comités contre la purification ethnique.

Le 18 avril 1994 elle soutient également l’occupation du centre culturel yougoslave à Paris confisqué selon les militants, une centaine au total, par la communauté serbe.

Un certain nombre d’associations ont également vu le jour afin d’organiser en France des actions de soutien aux habitants de Sarajevo ou de commencer à préparer l’après guerre et la reconstruction.

Tenue à Paris et à Avignon (puis à Munich et Berlin) l’exposition organisée au Centre Georges Pompidou par cinq architectes ayant fui Sarajevo, au début de l’année 1994, intitulée Urbicide montre des photos du patrimoine architectural détruit de la capitale bosniaque, comme la carcasse de la Bibliothèque nationale, le Marché couvert datant de 1561 ou la Mosquée blanche de 1536, monuments hautement symboliques qui ont fait l’objet de l’acharnement des forces serbes. L’exposition développe les problématiques liées à la destruction de la mémoire d’une communauté à travers l’anéantissement de son patrimoine culturel, enjeu central dans le conflit à Sarajevo ou à Vukovar. Elle précède la publication du livre de François Chaslin (directeur de la revue Architecture), l’un des organisateurs de l’exposition, Une haine monumentale, essai sur la destruction des villes[20]. Ce dernier est d’ailleurs invité à s’exprimer dans le cadre du Cercle de Minuit du 27 avril 1994 en présence d’autres architectes ayant participé à l’exposition, originaires de Sarajevo : Midhat Cesovic et Borisav Curic. Le but est de poser les bases d’une coopération bilatérale avec leurs collègues bosniaques ; des architectes, des agents du patrimoine ou des musées pour commencer à organiser la reconstruction de la ville de Sarajevo après la guerre. Une autre association s’est constituée sur le même modèle pour hâter la reconstruction de la Bibliothèque nationale.

Depuis leur Fonderie du  Mans, François Tanguy et Laurence Chable ont submergé les différents théâtres de Paris et de province de messages et d’appels. Emmanuel de Véricourt et le Théâtre national de Bretagne ont relayé cette action dans tout le grand Ouest, sans doute la région la plus active de France. A Paris, le théâtre de l’Europe à l’Odéon et le théâtre de la Bastille ont accueilli conférences de presse et réunions publiques à maintes reprises. Le Cargo de Grenoble (maison de la culture), le Quartz de Brest ainsi que le Théâtre de la Cité internationale à Paris se sont également investis. Des metteurs en scène, des comédiens, des danseurs, des chorégraphes et des administrateurs d’établissements culturels se rapprochent à la demande du Théâtre du Radeau pour monter, au théâtre Gérard Phillipe de Saint-Denis, des Petites pièces de résistance en solidarité avec les Bosniaques. Le Conservatoire national d’art dramatique a également accepté de répondre favorablement aux demandes des acteurs de Sarajevo, sous l’impulsion du même Marcel Bozonnet qui déchaîne les passions en 2006 lorsqu’il décide de déprogrammer la pièce de Peter Handke, arguant de ce que celui-ci s’est rendu aux obsèques de S. Milosevic.

Une autre série d’initiatives très médiatisées dans la catégorie des voyages d’intellectuels à Sarajevo est celle portée par Francis Bueb, ancien journaliste de Libération en Alsace et responsable des actions culturelles à la Fnac, arrivé dès 1992 à Sarajevo où il fonde en 1993 une petite bibliothèque 29 rue du Maréchal Tito, qui donnera naissance en 1996 au centre André Malraux - le parrainage symbolique de cet intellectuel français étant au cœur du discours de Francis Bueb. Il fonde également l’ Association Paris Sarajevo Europe qui se veut une sorte de « brigade internationale de l’esprit » et qui organise dans le cadre de festivals, la venue d’artistes et d’intellectuels français à Sarajevo (Jane Birkin, Olivier Rolin, Patrice Chéreau, Léo Carax…), assure la projection de films français du cinéma Tesla, crée un cinéma pour enfants, aide la revue Sineast du Centre culturel Obala et assure la traduction et l’édition en France de textes d’écrivains bosniaques.

La librairie fondée par Francis Bueb et surnommée « la petite FNAC » assure la présence de la culture française à Sarajevo et fonctionne avec les étudiants en français et les francophiles de la ville à qui elle offre  fournitures scolaires, financées et acheminées par les soins de Francis Bueb et grands classiques de la littérature française aux amateurs. Elle propose également tout un panel de publications récentes sur la guerre. Le fondateur, qui entretient tout un réseau d’amitiés personnelles, et les fondations Hachette et GAN, la CFDT, Télérama, Le Monde et Agnès B deviennent les mécènes de ses opérations dont ils assurent la visibilité médiatique.

3) De la liste l’Europe commence à  Sarajevo pour les élections européennes de 1994 aux actions très médiatiques de l’années 1995.

L’entrée de militants favorables à l’intervention militaire en Bosnie sur la scène électorale en 1994 représente un tournant essentiel dans la mobilisation des cercles d’intellectuels français pro-bosniaques. Estimant que la situation des enclaves musulmanes se dégrade, que le sort des habitants de Sarajevo devient avec le temps de plus en plus préoccupant et qu’aucune amélioration ne semble s’annoncer, un cercle d’une douzaine d’intellectuels parisiens réunis autour de celui qui en devient bientôt le chef de file médiatique, Bernard-Henri Lévy, décide de présenter une liste aux Européennes. Bernard-Henri Lévy vient d’achever le tournage son film Bosna ! (tourné entre octobre 1993 et février 1994) dans lequel il ne ménage nullement F. Mitterrand qu’il va jusqu’à qualifier de « menteur dont le nez s’allonge ». Dénonçant les atermoiements de la Communauté européenne, ils espèrent ainsi faire pression sur les instances de l’Union à défaut d’obtenir satisfaction en France même. Constituée de personnalités affichées à gauche, la liste rencontre immédiatement un grand nombre de critiques, du Canard enchaîné en particulier qui se délecte de cette « nouvelle bouffonnerie du sieur BHL ». On reproche également à la liste de représenter un danger pour le PS déjà fortement affaibli dont la liste stagne dans les sondages et qui risque de ce fait de perdre des voix - emmenée par M. Rocard, le premier secrétaire du PS qui s’est pourtant, en dépit de l’interdiction formelle de François Mitterrand, déclaré favorable à la levée de l’embargo sur les armes lors d’un meeting. En effet un sondage Ipsos crédite la liste de 12% environ des intentions de vote tandis que 66% des Français se déclareraient favorables à une intervention militaire en ex-Yougoslavie.

Bernard-Henri Lévy s’exprime donc à cette occasion sur de nombreux plateaux de télévision en compagnie d’André Glucksman ainsi que sur France Inter pour souligner l’urgence de la situation en Bosnie et vanter la portée « citoyenne » de la liste. En effet aucun des intellectuels initiateurs de la liste en vue, ne figure en position éligible sinon la tête de liste, Léon Schwartzenberg, éphémère ministre de la santé de Michel Rocard. Ils alternent avec des spécialistes des Balkans comme Paul Garde (à la septième place), des membres des associations et des collectifs mobilisés en faveur de l’intervention militaire. Ces collectifs locaux (composés de nombreux réfugiés bosniaques arrivés en France) sont coordonnés à l’échelle locale et régionale sous l’appellation générique de « Citoyens citoyennes », dotée d’un bulletin d’information, Convergence. Les personnalités les plus en vue occupent les places éloignées de la tête de liste. Bernard-Henri Lévy se situe lui-même au numéro 21, Michel Polac au 31, Daniel Rondeau au numéro 18, Claude Bourdet au 28, Marina Vlady au 15 et Luc Boltanski au 51.

Alors qu’ils avaient déposé officiellement la liste le vendredi 27 mai 1994 au ministère de l’Intérieur, Bernard-Henri Lévy et ses proches amis décidèrent subitement de se retirer de la liste durant la nuit du 30 mai. Ils estiment qu’il serait dangereux d’entraîner trop loin la question de la Bosnie dans une indigne aventure politicienne et que leur objectif l’ « opération vérité » a été atteint : « L’effet a atteint tous les objectifs possibles, le but n’était pas d’envoyer cinq députés européens à Strasbourg mais de faire que chaque député européen ait la Bosnie en tête » déclare Bernard-Henri Lévy[21] pour justifier son retrait. C’est aussi que la liste était rapidement retombée à moins de 4% d’intentions de vote dans les sondages (IPSOS).

Léon Schwartzenberg, Michel Polac et les autres eurent beau s’emporter contre les « déserteurs », la loi interdisant toute modification de la liste après son dépôt, la liste demeura dans la compétition et arriva finalement en dernière position lors des élections du 12 juin 1994 avec 1,7% des voix déclenchant les sarcasmes du ministre des affaires étrangères Alain Juppé : « l’épopée se finit en pantalonnade ».

Le 6 juin 1994, les derniers participants de la liste se réunirent finalement en un meeting pour fonder le Comité Vigilance Sarajevo afin de poursuivre leur mouvement.

A partir de 1995 une série d’opérations très médiatiques ~ mais qui n’eurent vraisemblablement aucun impact sur les dirigeants français si ce n’est quelque opportune promesse de campagne de la part de Jacques Chirac ~ sont menées pour faire pression sur le gouvernement. Les quelques milliers de réfugiés bosniaques arrivés en France depuis le début du conflit se sont par ailleurs organisés en associations de défense et d’entraide, surtout dans la région parisienne et en Rhône Alpes où ils résident majoritairement. Ils participent largement à l’inflation du discours en 1995.

En juillet 1995 est rédigée la Déclaration d’Avignon lue par des comédiens dans les différents lieux de spectacle de la ville,  contre la résignation et pour l’intervention militaire. Elle est communiquée et publiée dans la presse, faxée aux quotidiens de toute l’Europe pour y être publiée, et massivement signée par diverses personnalités. Cette action fait suite aux élections  présidentielles du printemps 1995 au cœur desquelles figurait le débat sur l’intervention militaire française. Jacques Chirac avait en effet pris un certain nombre d’engagements pour apporter une réponse musclée au problème bosniaque et faire lever le siège de Sarajevo qui ne furent pas immédiatement suivis des effets escomptés par le groupe de la Déclaration d’Avignon. Notons que les intellectuels de la liste Sarajevo de 1994 continuent eux aussi, en dépit de leur retentissante défection à rencontrer régulièrement J. Chirac pour l’enjoindre de tenir ses promesses.

Pour tenter de faire pression sur le président, une grève de la faim totale est engagée le 4 août 1995 à la Cartoucherie de Vincennes durant vingt sept jours par quatre artistes et un directeur de théâtre (Ariane Mnouchkine, Maguy Marin, Olivier Puy, François Tanguy et Emmanuel de Véricourt). Ils sont assistés par tout un groupe de comédiens, de chorégraphes, de metteurs en scène, d’administrateurs de compagnies, d’étudiants, de chercheurs et d’un jeûneur solitaire à Pau. Le but affiché est d’en finir avec l’accusation d’imposture proférée à leur encontre, puisqu’il leur est reproché de parler sans retenue alors qu’ils n’ont aucune légitimité à s’exprimer, n’étant pas exposés physiquement. Ils réclament le respect du « Plan de paix en douze points » du 18 août proposé par A. Izetbegovic.

Chaque jour est par ailleurs organisé un duplex radiodiffusé entre la Cartoucherie et l’enclave musulmane de Gorazde avec les combattants de laquelle avait été mise en place la première liaison radio depuis le départ des Casques bleus.

Sommés de s’expliquer, les responsables politiques (le titulaire du ministère des Affaires étrangères et le résident Jacques Chirac) prennent rapidement contact avec les grévistes quelques jours avant l’entrée en action de la Force de réaction rapide et des avions de l’OTAN le 29 août 1995.

4) Les personnalités serbophiles prennent autant que possible publiquement position.


L’année 1995 marque le début de l’ouverture d’un espace d’expression toutefois restreint pour la défense des Serbes. Les personnalités qui entendent réagir contre le discours médiatique dominant qui a tendance à systématiquement diaboliser les Serbes et passer sous silence les exactions commises à leur encontre ne constituent toutefois pas un bloc monolithique, ce qui a déjà été évoqué en introduction. Au-delà de l’attachement sans doute sincère d’un certain nombre d’entre elles à l’amitié franco-serbe, il s’agit surtout d’une posture largement opportuniste comme nous allons pouvoir nous en rendre compte très largement au cours des développements qui vont suivre. Bien entendu, le mouvement pro-bosniaque et les discours qui l’accompagnent sont tout aussi opportunistes, pour d’autres raisons. Refusant le qualificatif d’intellectuels engagés, les amis de la Serbie dédaignent les actions médiatiques du type de celles détaillées dans la partie consacrée au mouvement pro-bosniaque et choisissent de se comporter en dignes pamphlétaires. Daniel Salvator Schiffer, dans une série d’articles, qui constituent le pendant de l’article d’Emmanuel Wallon précédemment évoqué, s’est intéressé à ce cercle serbophile.
II] La guerre en Bosnie : des enjeux de politique intérieure et étrangère français.

Dans l’introduction, nous avons vu dans quelle mesure il était possible de considérer l’Europe comme étant partie prenante dans le conflit balkanique. Dès lors que les belligérants intègrent la carte occidentale dans leur jeu, le positionnement des pays européens prend une importance considérable. Or c’est justement que ce positionnement pose problème aux Européens à ce moment précis. Sommés d’arbitrer entre deux modèles politiques, deux options, l’une nationale et l’autre fédérale au moment où ils sont eux-mêmes dans leurs affaires, à savoir la construction européenne à l’heure de Maastricht, très hésitants et très divisés, les Etats européens sont dans l’impossibilité d’adopter rapidement un positionnement clair. L’Allemagne prend les devants en reconnaissant les indépendances en décembre 1991, mais elle ne sera suivie par les autres Etats, notamment la France, que lorsque ces derniers considéreront la cause yougoslave comme perdue, prenant acte du fait accompli[22].

1) La Yougoslavie et l’Europe : « europtimistes » contre souverainistes


Nombreux sont ceux qui se sont étonnés, ou ont paru s’étonner de l’indécision de la « Communauté internationale » et des hésitations du président François Mitterrand à adopter une position tranchée. Il a beaucoup été reproché aux autorités françaises notamment les réticences initiales à désigner la Serbie selon un schéma très manichéen comme l’unique agresseur ayant l’entière responsabilité des événements en cours. L’argument de la sympathie préférentielle du président français ne peut en aucune façon expliquer à lui seul l’impuissance réelle des dirigeants occidentaux à apporter une solution au problème balkanique. Engagés dans le processus de construction européenne que les artisans de Maastricht tentent de relancer, les différents pays européens sont face au choix, douloureux étant donné les sacrifices qu’il suppose, de savoir de quel type de structure supranationale ils sont prêts à se doter et quelle part de leur souveraineté nationale ils se résigneront à abandonner au profit des instances de l’Union. Or, le nouveau traité élaboré par les hommes de Maastricht qui prévoit des avancées considérables en matière de politique extérieure notamment, est loin de faire l’unanimité dans les Etats membres, gagnés par une vague d’ «europessimisme ».

La question yougoslave vient à point nommé dans un tel contexte et les débats qu’elle suscite en France en particulier sont loin de se réduire à de simples enjeux de principe. La véhémence qui caractérise les différents écrits de la période est très révélatrice à cet égard du sentiment des Européens d’être finalement directement impliqués dans cette question. Le positionnement clair que certains intellectuels réclament de la part de leur dirigeants, arguant de leur position de « citoyens responsables » habilités, en tant que tels, à demander des comptes aux instances dirigeantes, implique de fait un positionnement préalable en ce qui concerne les questions européennes. De fait, les chancelleries des différents pays sont à des degrés différents, d’abord embarrassées face à la dislocation de la Fédération yougoslave qu’elles n’approuvent pas mais les plus « yougoslavistes » d’entre elles doivent néanmoins rapidement prendre acte du fait accompli. Si certains pays prêtent plus que d’autres une oreille favorable aux arguments des nationalistes, le pas à franchir pour arbitrer entre leurs différents agissements sans aucune remise en cause de leur légitimité ou du moins de leurs programmes, n’est pas négligeable. L’attitude de l’Allemagne qui s’empresse de reconnaître les indépendances sans s’assurer de garanties effectives quant au respect des droits des minorités s’explique surtout par ses propres ambitions dans la région et sans doute par une plus grande sensibilité à certains arguments des nationalistes qui lui vient de ce que la conception germanique de la nationalité diffère de la conception française qui met l’accent beaucoup plus sur la notion de citoyenneté.

D’où la confusion qui règne en France dans les milieux dirigeants ainsi qu’au sein des sphères intellectuelles. Le cas de la France est exemplaire dans la mesure où le pays est encore sous l’influence de la tradition gaulliste de grandeur et de souveraineté nationales qui, quoique déjà en perte de vitesse, explique la résistance aux nouvelles formes de supranationalités et de domination étrangère en ce qui concerne l’évolution atlantiste du contexte européen.

Les sphères de la Nouvelle Droite, en particulier du GRECE, laboratoire idéologique d’une partie des mouvances d’extrême droite depuis les années 1970 qui n’ont d’ailleurs pas grand-chose à voir avec les Gaullistes, sont également à l’origine au sein de la nébuleuse souverainiste, d’une certaine évolution « antioccidentale » prise dans une acception très spécifique du terme d’ « Occident », c’est à dire anti-atlantiste et opposée à l’Europe communautaire ~ ce qui n’exclut pas un nationalisme européen fortement marqué par l’argumentaire différentialiste.

Outre les questions agricoles et les transferts de souveraineté prévus dans le cadre de l’UEM (qui implique au préalable une révision des Constitutions nationales de plusieurs pays), divers dossiers épineux compromettent la ratification du traité de Maastricht prévue par voie référendaire et suscitent de vivent critiques. Les négociations avec les Etats-Unis autour du traité qui prévoit une réforme de la PAC, aboutissent au renforcement des exportations américaines, mais la question n’est pas directement en lien avec les problèmes yougoslaves. En revanche le traité institue une citoyenneté européenne qui est reconnue à tout état ressortissant d’un Etat membre et qui se superpose à sa citoyenneté nationale, ce qui n’est pas pour plaire aux plus fervents maurassiens pour qui l’enracinement dans un terroir et un « pays » doit primer sur tout autre sentiment d’appartenance.

Mais il y a plus important pour l’avenir direct de l’Union et du conflit yougoslave. L’un des piliers du traité est constitué par la politique étrangère et de sécurité commune, la PESC, dont la mise en route apparaît comme tout à fait urgente au regard de la situation yougoslave qui constitue un test et un enjeu de taille. Cette politique se fixe pour objectif la sauvegarde des valeurs communes, le maintien de la paix, le développement de la démocratie et le respect des Droits de l’Homme ainsi que le renforcement de la sécurité de l’Union. Les Etats membres peuvent mener des actions communes décidées à l’unanimité. Seules les mesures d’application peuvent être adoptées à la majorité qualifiée si le Conseil donne son accord pour cette procédure. Cela doit, à terme, aboutir à une défense commune. Dans cette perspective, le traité fait de l’UEO le bras armé de l’Union européenne et sa crédibilité repose bien évidemment, dans l’immédiat, sur la capacité qu’elle va avoir ou non de réussir à apporter une solution à la question balkanique.

Dans ce contexte il devient aisé de comprendre pourquoi la question européenne est à ce point centrale dans les débats sur la Bosnie d’autant que l’ « europessimisme » gagne du terrain. Le phénomène concerne principalement l’aile droite en France, même si les communistes ont voté « non » à 92%  lors du référendum de ratification le 20 septembre 1992. Ceci étant, l’extrême gauche a peu pris part aux débats qui sont liés aux questions européennes en ce qui concerne la Bosnie.[23] En revanche, les Lepénistes (95 % de « non ») et la frange très à droite (83% de « non ») n’ont pas manqué cette occasion de dénoncer cet aspect des choses par la voix de la radio de toutes les droites, Radio Courtoisie et des éditions L’Age d’Homme où publient les mêmes auteurs qui sont aussi souvent intervenants sur la radio. D’aucuns, comme certains auteurs de l’ouvrage collectif Les Serbes et nous[24] vont même jusqu’à attribuer le conflit balkanique au processus européen : « Le premier fruit, ô combien amer, des lâchetés de Bruxelles, de l’imposture de Maastricht et de la trahison de Paris, n’est-ce pas la guerre de Yougoslavie ? ».[25]

Au-delà de leur positionnement pro-serbe, allant même pour certains jusqu’à soutenir ouvertement Radovan Karadzic et le nationalisme serbe qui n’a pas grand-chose à voir avec le problème de souveraineté nationale français face à l’Europe, on devine qu’il s’agit surtout d’un prétexte pour aborder l’un de leurs thèmes de prédilection dans un moment où la crédibilité de la récente relance européenne est mise en péril par l’enjeu yougoslave. L’argumentaire déployé est tout à fait révélateur de cette opportunité qu’offre la situation balkanique. Dans l’article de Jean Dutourd Les deux statues[26] l’auteur commence par affirmer son affection pour les Serbes qu’il « aime pour des raisons humaines et historiques. Ils font partie de notre vie nationale et ont été nos frères d’armes dans une grande guerre que nous avons gagnée ». On notera au passage le ton et le vocabulaire très patriote. Il enchaîne : « Une amitié scellée dans le sang est sacrée. Dans les conjonctures actuelles, il me semble que l’honneur nous commandait de nous désolidariser de l’Europe et de rester solidaires d’eux, obstinément, aveuglément ».

Les raisons qu’aurait la France de défendre les Serbes avancées par Jean Dutourd, ne tiennent donc pas à la gravité de la situation présente en Bosnie. Ce sont avant tout des raisons liées au passé propre de la France qui remontent au début du siècle et il en va de l’honneur de la France, mot qui sonne étrangement au vu des options qui ont tendances à prévaloir en politique étrangère (du moins telles que les dirigeants la conçoivent actuellement). C’est donc en raison de cet honneur français que la France devrait se désolidariser de l’Europe ce qui, sous la plume d’un Jean Dutourd qui ne cache pas ses réticences envers l’Europe de Maastricht, est plus qu’explicite. Cette notion vague d’honneur ne saurait suffire a priori à justifier la condamnation implicite du fédéralisme. La question serbe a tout l’air de n’être ici qu’un prétexte  supplémentaire pour jeter l’opprobre sur l’Union.

Toutes les occasions sont par ailleurs bonnes pour exprimer le mépris qu’inspire l’Europe communautaire sur laquelle il s’agit de jeter le discrédit et la suspicion. L’attitude européenne est notamment rendue responsable de la montée de l’islamisme réel ou supposé dans les Balkans, en particulier celui du président Alija Izetbegovic, du moins présenté comme tel, président bosniaque que les média occidentaux ont du moins, il est vrai, tendance à angéliser. Engagé dans une croisade contre le fondamentalisme islamique sur le sol européen, ils accusent l’Europe de donner son blanc seing aux visées islamistes expansionnistes du président bosniaque. Frédéric Dutourd, dans sont article intitulé L’Islam du docteur No[27] écrit par exemple ceci : « Le grand projet de Monsieur I. pour restaurer l’Islam dans toute sa splendeur n’est rien moins que la création d’une communauté islamique unique de huit cents millions de Musulmans s’étendant du Maroc à l’Indonésie en passant par l’Afrique. Monsieur I. éprouve une tendresse marquée pour l’Europe communautaire qui la lui rend bien. Notre assemblée d’Etats démocratiques, respectueux des Droits de l’Homme et sourcilleux sur le chapitre des libertés culturelles et religieuses lui va comme un gant. Il nous adresse au passage ses plus chaleureuses félicitations pour avoir surmonté nos nationalismes et nous l’en remercions ».

De l’autre côté, les plus fervents défenseurs du fédéralisme considèrent à l’inverse que l’Union Européenne constitue une étape importante dans le processus d’intégration. Cependant beaucoup regrettent que la vocation « fédérale » ne soit pas plus clairement affirmée en raison notamment de l’Angleterre et du préambule qui ne parle que « d’union sans cesse plus étroite », formule qui a déjà été utilisée dans de nombreux textes. Les artisans et partisans de Maastricht sont décontenancés face à l’impuissance européenne à résoudre la crise balkanique qui menace la crédibilité des progrès de l’intégration européenne. Dans les textes de personnalités se revendiquant majoritairement de gauche (les socialistes ont voté à 74% en faveur de la ratification du traité en 1992) qui ont pris la parole sur les événements yougoslaves, l’enjeu européen est omniprésent. Ils dénoncent le naufrage, à Sarajevo en particulier, de l’Europe communautaire et de ses valeurs et mettent en garde leurs compatriotes contre les ravages que provoquent les forces centrifuges. Edgar Morin, « européiste » convaincu s’il en est, se saisit de cette occasion pour appeler de ses vœux la poursuite du travail communautaire lors de son Discours de Sarajevo[28]. Il remarque que la Yougoslavie ainsi que la Bosnie représentaient ce qu’il y avait de plus proche d’un modèle national accompli en raison de l’intégration multiséculaire de leur variété religieuse et ethnique ». Or le « bouillonnement actuel de nationalismes hystériques » remet en cause de façon tragique cette richesse. Il juge que la « tragédie de Bosnie, la tragédie de l’ex-Yougoslavie, la tragédie de l’Europe » préfigurent le drame qui pourrait toucher l’Europe communautaire si les Européens sont incapables de surmonter leurs divisions, de faire taire leurs souverainismes et d’intégrer à brève échéance les pays d’Europe de l’Est : « l’Europe s’était mise en marche après son suicide de la Seconde Guerre mondiale. […] Maastricht devait stimuler le redémarrage vers une politique associée. Mais déjà l’absence d’une politique confédérale n’a pas permis l’ouverture de l’Ouest sur les pays de l’Est qui allaient vers elle. […] l’Europe qui manifesta une terrifiante impuissance, un mortel aveuglement face à la guerre de Yougoslavie sans se rendre compte que le dépeçage de la Bosnie-Herzégovine décomposait le projet européen. Il faut comprendre que la dislocation de la Bosnie porte en elle l’assassinat de l’avenir européen ». Et de conclure sur le rôle et l’avenir de l’Europe : «  Aussi voyons-nous en 1992-1993 de formidables forces de dislocation se déchaîner dans toute l’Europe y compris à l’Ouest. Le destin de l’Europe se décidera dans la lutte entre les forces de dissociation, de rupture, d’exaspération des forces nationales, ethniques, religieuses, et les forces d’association, de solidarité et de confédération. […] La mission de l’intelligence européenne est de dire oui à la fois aux souverainetés et aux associations ».

L’inquiétude de ce partisan inconditionnel de l’intégration européenne qu’est Edgar Morin est aisément compréhensible. Mais l’enjeu européen que représente la crise balkanique n’est pas uniquement affaire de spécialistes du projet communautaire. C’est une inquiétude qui traverse de part en part une grande majorité des textes qui dénoncent l’impuissance des dirigeants et souhaitent une intervention militaire. Bernard-Henri Lévy ne cesse quant à lui de déclarer qu’il est hostile à tous les nationalismes y compris le nationalisme français quand il est anti-européen. Dans un entretien de 2000 avec Nicole Le Roy qui lui demande de revenir sur son engagement il déclare que « la Bosnie représente une petite Europe, la raison. L’idéal bosniaque est l’idéal européen de Jean Monnet à Robert Schuman ; un idéal transnational de multi appartenance et de multi citoyenneté sacrifié sur l’autel des intérêts et de la lâcheté de l’opinion ». Il considère que « si Sarajevo tombait, la vision d’une Europe unie multiculturelle et libre (comme l’est le projet qu’il estime être porté par les nationalistes bosniaques) disparaîtrait à l’instant »[29].

Pour Patrice Canivez qui s’est beaucoup intéressé aux événements yougoslaves, le drame qui se joue dans ces pays représente une menace pour le futur de l’Europe dans la mesure où le projet communautaire devra compter avec la mémoire de cet échec qui compromet gravement l’avenir de l’entente. Nous aurons l’occasion de revenir sur les enjeux de gestions mémorielles qui sont une dimension fondamentale dans le positionnement difficile des Français et des Européens en général, et qui explique l’inquiétude de Patrice Canivez : « L’Europe a manqué l’occasion de se fonder sur un attachement publiquement et fermement démontré à des principes communs. Elle se construira sur la base d’une sorte de culpabilité collective dont les différents Etats chercheront à se décharger les uns sur les autres. […] L’Europe a échoué en raison de ce défaut de volonté politique commune, parce qu’elle n’a pas réellement voulu s’affirmer en tant que telle en défendant ses propres principes. En manifestant une résignation complaisante à l’usage de la violence par Belgrade, la France n’a pas joué à fond la carte européenne.

L’Europe ne se construira pas si elle ne signifie rien, rien d’estimable en tout cas, pour ses éventuels citoyens ».[30]

D’autres enfin, exaspérés par les souverainistes français se réjouissent de ce que la crise en Bosnie peut éventuellement constituer une chance unique pour l’Europe de se ressouder plus fortement autour de principes communs : « Tout occupés à leur fricot anti-Maastricht, les Villers, les Chevènement, comme les Le Pen et les communistes, n’avaient pas vu venir le coup, qui ramenait enfin la question politique de l’Europe au centre du débat »[31], déclare Jaques Julliard à l’occasion de la présentation de la liste Sarajevo aux élections européennes de 1994, liste qui constitue une preuve supplémentaire de ce que certains intellectuels français estiment que la question yougoslave doit être plus fortement liée dans les esprits à l’avenir communautaire.

2) De l’anti-atlantisme à l’anti-américanisme en passant par la germanophobie : quelques nationalistes français.

Avec le cours que prennent les événements en Bosnie et le renforcement des Etats-Unis sur la scène diplomatique et militaire, ni les « européistes » ni les souverainistes n’ont fini d’être déçus pour les premiers ou de s’indigner pour les seconds. L’impuissance de la Communauté européenne est manifeste dès 1992 et la CEE réduit sa participation au profit de l’ONU. Progressivement, les instances internationales où les Etats-Unis se trouvent en position dominante dont l’OTAN en particulier, prennent en charge la gestion du conflit bosniaque[32].

Bien entendu cette évolution n’est pour plaire ni aux souverainistes ni à ceux qui croient en l’Europe. Des deux côtés se manifeste un sentiment anti-américain, plus prononcé chez les défenseurs de la francophonie et de la grandeur française que sont les traditionalistes de Radio Courtoisie qui trouvent honteux « qu’une politique américano-européenne et non pas traditionnellement française nous oppose aux Serbes en ce moment au profit de gens qui ne lui sont rien et ne lui en auront aucune reconnaissance »[33], position assortie d’une critique des « média d’une Europe occidentale plus que jamais assujettie aux mots d’ordres yankees »[34].

Les « européistes » multiplient les appels au renforcement urgent des instances de la politique communautaire extérieure. Ils déplorent notamment que les décisions concernant la PESC se prennent à l’unanimité et que la situation de l’UEO, devenue en principe le bras armé de l’Union, demeure ambiguë en raison de l’attitude notamment des Pays-Bas et du Royaume-Uni qui voudraient la maintenir comme simple pilier de l’OTAN. Ils déplorent également les fissures qui sont apparues dans le couple moteur franco-allemand incapable de s’entendre sur une attitude commune à adopter au moment des déclarations d’indépendance.

Les publications de l’Age d’Homme regorgent quant à elles de mots amers dirigés envers les Etats-Unis et l’OTAN. Les sphères souverainistes et nationalistes françaises ne constituent pas un bloc unifié mais forment au contraire une vaste nébuleuse au sein de laquelle s’affrontent diverses options contradictoires. Elles s’accordent en revanche sur la nécessité de lutter contre l’impérialisme américain (qualifié par certains de cancer cosmopolite capitaliste) et les projets communautaires européens, du moins dans la forme qu’ils sont en train de prendre à Maastricht.

Toutefois, bien souvent, les projets nationalistes intègrent la dimension européenne et il existe un nationalisme européen convaincu de la nécessité pour la civilisation (blanche et chrétienne) de l’Europe de s’unir contre l’hégémonie métisse et cosmopolite européenne. Ces courants s’appuient sur l’argumentaire différentialiste revendiquant le droit à la différence ~ c'est-à-dire  le droit pour chaque civilisation de vivre sans se mélanger aux autres. Pour échapper à l’accusation de racisme, les tenants du différentialisme affirment refuser la suprématie d’une culture sur les autres et d’aucuns vont même jusqu’à envisager la constitution, à l’échelle mondiale, de plusieurs entités correspondant aux différentes cultures qui vivraient en bonne entente, mais séparées les unes des autres.

Par ailleurs, dans la perspective de lutter contre l’ « hégémonie yankee », certains vont même jusqu’à préconiser une alliance objective avec le bloc musulman. D’où, également au début des années 1990, des prises de positions émanant de milieux nationalistes en faveur de Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe, option dont on retrouve des traces comme nous allons le voir à l’occasion de la guerre de Bosnie.

Tous les auteurs ne sont donc pas des gaullistes, certains se sont même ouvertement opposés à la politique du Général et ne se réclament pas de sa mémoire. Mais tous sont partisans de la défense de la « spécificité française », de sa richesse culturelle et d’une certaine forme au moins d’indépendance nationale en matière de politique extérieure. Il est néanmoins significatif que Radovan Karadzic, soutenu et rencontré par toute une partie des auteurs de l’Age d’Homme (et qui de ce fait adapte son discours aux attentes et préoccupations de ses interlocuteurs[35]) déclare dans l’un de ses entretiens avec Patrick Besson qui figure en première position dans le premier livre de la série d’ouvrages collectifs : « De Gaulle est l’Homme politique du XXe siècle que j’admire le plus » [36], titre de l’article. Aucun de ces auteurs ne cherche à dissimuler son anti-américanisme ancien et profond. Thierry Séchan tient ces propos éloquents dans son article On assassine mon peuple ; à Radovan Karadzic, héros[37] : « La République serbe a aussi démontré que la volonté d’une petite nation unanime et virile suffit pour gripper les plus grands organismes supranationaux. Ce n’est pas tant sur leurs voisins musulmans que les Serbes de Bosnie ont remporté une victoire, c’est bien d’avantage sur l’OTAN, cet organisme qui survit artificiellement à la mission pour laquelle il a été crée, sur l’ONU, cet espèce de monstre de Frankenstein qui vampirise les communautés organiques des hommes, et sur le très inquiétant « Nouvel Ordre Mondial » dont nous ne voyons pas encore très bien s’il est un outil entre les mains des Etats-Unis, ou si, pour paraphraser le psalmiste, les Etats-Unis ne sont que le Léviathan qu’il a crée pour s’en jouer ».

Certains auteurs en viennent aussi, donc, à mettre de côté pour un instant leur islamophobie par excès d’anti-américanisme. Jérôme Leroy par exemple dans Crimepensée [38] raconte l’histoire de ce Winston qui subit un ostracisme de la part de ses amis bien-pensants et conformistes, notamment du Garçon qui « était un type bien et qui incarnait toutes les valeurs du bon citoyen de l’Europe Nouvelle et qui savait que le nationalisme et le racisme étaient de mauvaises choses » parce qu’il ose prendre la défense des Serbes et s’opposer à l’hégémonie des Etats-Unis : et « il se disait par exemple qu’il voyait tous les jours des Arabes dans le bus, dans les magasins, dans les rues, que certains étaient même de vieux copains, alors qu’il ne connaissait aucun américain (la minuscule se trouve dans le texte original). Ce qui n’empêchait pas néanmoins, que l’on fût très officiellement les alliés des américains, ces types blonds et rigolards, qui se croyaient dans un jeu vidéo et balançaient chaque soir des bombes thermo guidées sur la capitale des Mille et une Nuits. « Adios Schéhérazade », pensait Winston, une bien belle fille pourtant, jetée avec l’eau du bain pétrolifère ».

La teneur que l’on pourrait presque qualifier de « raciste » envers les Américains « blonds et rigolards », orthographiés sans majuscule est à noter dans ce passage. Et d’enchaîner encore et toujours sur Maastricht. « Hélas il y eut le référendum de Maastricht. Le Garçon avait expliqué à Winston qu’il fallait voter « oui », qu’en votant « non », cela prouvait qu’on était pauvre, apeuré par la crise et probablement incapable de saisir la profondeur d’une ligne d’Alain Minc ou la beauté d’une métaphore de Bernard-Henri Lévy. En bref, voter « non » faisait de vous un plouc ».

Quand à la défense de la langue française, pour la préservation de la pureté de la langue face à la déferlante des anglicismes que les intervenants de Radio Courtoisie s’appliquent à bannir en toutes circonstances sous peines des plus vives récriminations de la part de leurs auditeurs, toute occasion est bonne à prendre et le combat des Serbes de Bosnie doit être soutenu en raison des affinités anciennes réelles entre la Serbie et la France. Et Alain Paucard de déclarer[39] : « En tant qu’écrivain français, je n’ai qu’une cause sacrée : la langue française, sa défense et son expansion. Cela s’appelle la francophonie. La Serbie fut de longue date une terre francophile où une partie de la population était francophone ». La suite de l’article fait l’éloge du protectionnisme économique qui va de paire avec le protectionnisme linguistique. En effet, toute une frange politique se revendiquant de la vielle tradition agrarienne française a très mal accepté notamment le renforcement des exportations américaines en matière de produits agricoles en particulier, consécutifs au préaccord Blair House de 1992.

Alain Paucard enchaîne : « Un philologue m’a confié : « J’ai aimé la France au point de n’acheter que des voitures françaises. Si cette langue est belle, solide confortable et durable, peut être que les voitures construites par des gens qui la parlent le sont également. » Je traduis pour les cuistres : parler français c’est acheter français, c’est lutter contre le chômage »[40].

L’étude de la production des intellectuels français montre bien à quel point les questions de politique extérieure et intérieure françaises constituent en réalité le fond du problème et que la sympathie préférentielle des uns ou des autres pour un camp n’est souvent que secondaire et liée à ces problématiques, chose que nous continuerons de démontrer tout au long de cette étude. Si ce trait est plus flagrant dans le cas des intellectuels de droite qui cultivent l’habitude militante de se saisir de n’importe quel événement pour le ramener aux sujets qui les occupent, au prix de raccourcis souvent douteux ~ habitude que leur position de « marginalisés » à tendance à renforcer ce qui aboutit à certains réflexes sclérosés ~ le discours des intellectuels qui prennent fait et cause pour les Musulmans bosniaques n’est pas moins riche à cet égard, et se révèle être très significatif également des préoccupations, de la formation, du passé et de la mentalité de leurs auteurs comme nous pourrons le voir.

Concernant les idées en matière de politique intérieure défendues à l’occasion de la guerre en Bosnie par les tenants du conservatisme, certaines vont au-delà du simple souverainisme hostile aux Etats-Unis et à l’Europe communautaire, et le discours de certains auteurs, pas de tous bien évidemment, révèle de profondes affinités avec les ultras nationalistes serbes. « Le XXIe siècle sera nationaliste ou ne sera pas. C’est la seule manière de lutter contre la mondialisation, l’uniformisation et la normalisation libérale du fast-food universel » déclare Jean-Edern Hallier[41] Ce nationalisme se colore par ailleurs d’anti-germanisme voire de germanophobie. Ce n’est le cas que d’une minorité d’auteurs mais le fait est assez significatif pour qu’il mérite d’être mentionné. Ces relents de germanophobie que l’on retrouve ça et là et qui peuvent paraître surprenants au premier abord, s’expliquent par l’âge des auteurs qui ont fait la guerre et lutté pour certains, du moins s’en réclament t’ils, dans les rangs de la résistance. Au cours des décennies qui suivent la guerre, les Gaullistes n’ont jamais été très germanophiles et certains sont même choqués de voir que des hauts dignitaires nazis demeurent, dans les années 1970, à la tête de la RFA.

En tout état de cause, l’un des plus virulents à cet égard est Thierry Séchan qui s’est rendu en Serbie et réalise ici un curieux amalgame entre ses convictions, ses souhaits pour la France et la situation des Serbes de Serbie et de la diaspora[42] : « Mon âme appartient à la Krajina où nous étions chez nous. Je dis chez nous. Cela en choquera plus d’un d’ici ou d’ailleurs. D’ailleurs les vrais ennemis de la Serbie sont rarement d’ici. Ils sont le plus souvent Américains, et toujours Allemands. […] Nous garderons le Kosovo qui est aux Serbes. Nous reprendrons la Krajina, qui est aux Serbes et nous reconquerrons tous nos villages perdus de Croatie et de Bosnie. Croates et Musulmans […] nous vous prendrons vos armes qui ont massacré trop de nos guerriers, qui ont égorgé trop de nos femmes et de nos enfants. Si l’Allemagne et l’Amérique pour les uns, la Turquie et l’Arabie Saoudite pour les autres persistent à vous livrer ces canons qui nous tuent… ». Les défenseurs des Musulmans bosniaques comme Juan Goytisolo dont le Cahier de Sarajevo[43] traduit en français a été lu par de nombreuses personnes en France, profitant de cette coloration nationaliste que l’on trouve dans les discours des intellectuels de droite, les accusent d’entretenir des contacts réguliers avec Pale et estiment que Jean Marie Le Pen souhaite s’inspirer des théorie de V. Seselj afin de réaliser une « Grande France purifiée » sur le modèle de la Grande Serbie.

La raison officielle du déchaînement anti-germanique que l’on retrouve sous la plume de très nombreux auteurs est la politique de grandeur menée par l’Allemagne dans la zone balkanique et qui, rappelons-le, vient de réaliser sa réunification, ce qu’explique en détail le général Pierre-Marie Gallois en liaison avec Jacques Merlino et Patrice Piquard. Pour eux, l’Allemagne est responsable du drame yougoslave car elle a su exploiter habilement les conflits entre les ex républiques yougoslaves en usant d’une procédure semblable à celle qui fut pratiquée pour le démembrement de la Tchécoslovaquie, afin d’étendre son influence dans les Balkans et son hégémonie à toute l’Europe. C’est pour cette raison qu’elle s’est empressée de reconnaître les indépendances de la Slovénie et de la Croatie alors même que les autres chancelleries occidentales n’étaient pas favorables au démembrement de la Yougoslavie : « Au tour maintenant, de la Belgique et de l’Italie d’être démantelées… afin de former de petites entités administratives ~ Maastricht aidant ~ qui seraient ouvertes à l’influence de l’Allemagne. Et si la machine de propagande, à la Goebbels, fonctionne correctement, c’est parce qu’un grand nombre de média occidentaux dépendent du capital allemand. […] L’entente germano-américaine sur la réorganisation de l’Europe centrale y concourant »[44].

Ces considérations sur la possible réactualisation d’un scénario de type Deuxième Guerre mondiale mais qui verrait l’alliance des Etats-Unis et de l’Allemagne disloquer et se partager l’Europe, se retrouve sous la plume d’autres auteurs : Dans l’article de Gabriel Matzneff  Quand Guillaume II embauche Talaat Pacha[45], il y figure dans les mêmes termes : « En 1936, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ont formé contre la France une alliance baptisée l’Axe. Contre qui se constitue de nos jours entre l’éternelle Allemagne et les Etats-Unis d’Amérique le nouvel Axe impérialiste ? Il faut en effet être singulièrement crétin pour ne pas comprendre que derrière la paix sauce yankee concoctée pour l’ex-Yougoslavie par le président Clinton se cache l’Allemagne. « Se cacher » n’est au reste pas le verbe qui convient. L’Allemagne, enflée de sa puissance ne prend même plus la peine de masquer ses prétentions hégémoniques. Jouons aux devinettes. Connaissez-vous l’Alpen Adria ? Si c’est non, ne vous inquiétez pas : vous en entendrez bientôt parler. Présentement, l’Allemagne a besoin de la France pour accéder aux mers du Sud européen, mais le jour où ses bateaux de commerce et de guerre seront les maîtres des ports de la côte dalmate, elle se passera de nous et n’hésitera pas à imposer son ordre à l’Europe entière ».

Le « serpent islamiste » et les islamophobes

Par une singulière tendance au « complexe obsidional », ~ ce qui explique sans doute leur affinité avec le nationalisme serbe ~ la grande majorité de ces auteurs trouvent également dans les événements bosniaques l’occasion rêvée pour aborder les questions de terrorisme international et d’immigration française en agitant le chiffon rouge de la vague islamiste en train de prendre pied en Europe via le président Alija Izetbegovic (et sa Déclaration islamiste)[46] et prête à partir à la conquête de nos banlieues, laissant par la même occasion, à quelque exceptions près, libre cours à leur haine de l’Islam.

A noter toutefois que cette thématique du développement problématique réel ou supposé, de l’Islam, est aussi abordée par certains partisans des Bosniaques qui estiment que les atermoiements de la Communauté internationale qui hésite à soutenir un président bosniaque jugé être le seul promoteur de la laïcité, de la multi ethnicité et du multi culturalisme, favorise la poussée intégriste. Bernard-Henri Lévy lui-même, lors de l’émission 7 sur 7 du 18 février 1996 sur TF1 présentée par Anne Sinclair en présence de Salman Rushdie répondait à la question de la présentatrice qui lui demandait ce qu’il pensait de la présence d’activistes iraniens découverts peu de temps auparavant non loin de Sarajevo, en expliquant que si l’on n’avait pas soutenu le président, il aurait fallu s’attendre à l’éclosion de camps terroristes un peu partout.

Mais les visées qui se cachent derrière la dénonciation de l’islamisme ne sont pas les mêmes dans le cas des pro-Izetbegovic que dans le cas des militants islamophobes qui lient cette question à des enjeux plus spécifiquement de politique intérieure. Ils se fondent pour leur argumentation, qui bien souvent n’en est pas une et relève plus du pamphlet, sur deux faits qui posent pourtant effectivement problème. Il s’agit en premier lieu de la Déclaration islamiste rédigée par Alija Izetbegovic en 1970 et rééditée à la veille des premières élections libres en Bosnie Herzégovine en 1990. Les minorités serbes et croates de Bosnie y voient la preuve d’un danger fondamentaliste légitimant la violence séparatiste. Elle est par ailleurs diabolisée par les défenseurs de la cause séparatiste serbe de Bosnie, et minimisée par les partisans d’A. Izetbegovic qui voient en lui une résistance au découpage ethnique de la Bosnie. Les uns et les autres s’appuient pourtant sur des vérités partielles. Il ne fait aucun doute que le président bosniaque assume et défend des convictions islamistes. Quant au texte, il est assez explicite : « Il n’y a pas de paix, ni de coexistence entre l’Islam et les institutions sociales et politiques non islamiques. L’Islam exclut clairement le droit et la possibilité de la mise en œuvre d’une idéologie étrangère sur son territoire. Le principe d’un gouvernement laïc est par conséquent exclu et l’Etat ne peut être que l’expression de la religion islamique ». Il souhaite par ailleurs que l’Islam se déploie dans tout l’espace yougoslave et a milité durant tout le régime titiste contre le communisme. Il a également refusé de recevoir Salman Rushdie à Sarajevo et s’est opposé à la diffusion de ses œuvres sur le territoire bosniaque.

Le deuxième fait sur lequel s’appuient les défenseurs de la cause serbe est le soutien politique et matériel qu’il a effectivement reçu de la part des pays islamistes. Le 19 juillet 1995, Mustafa Ceric, le Grand Mufti de Sarajevo adresse une lettre aux chefs des communautés islamiques d’Egypte, d’Iran, du Maroc, de la Turquie, d’Algérie, du Pakistan et d’Arabie Saoudite dans laquelle il en appelle à une « guerre sainte contre la chrétienté », déclaration suivie de l’arrivée d’activistes sur le sol bosniaque. Le 22 juillet 1995 le président de la Turquie et le ministre des affaires étrangères de l’Iran se rendent à Sarajevo, où a par ailleurs été inaugurée une ambassade d’Iran. L’Arabie Saoudite a aussi affrété plusieurs avions pour les déplacements du présidant A. Izetbegovic. Il est clair que le président bosniaque en dépit de ses opérations de marketing médiatique destinées à l’étranger où il se réclame d’une Bosnie Herzégovine laïque et multi ethnique, défend d’autres idéaux. Les autorités municipales musulmanes de Tuzla, l’une des villes hautement symboliques de la mixité ethnique et culturelle se sont quant à elles, désolidarisées du pouvoir central de Sarajevo.

Autant d’éléments que l’on retrouve agités en tous sens sous la plume de Frédéric Dutourd, Daniel Salvator Schiffer, Sarah Frydman, Gabriel Matzneff et bien d’autres encore. Il faut rappeler que ces articles écrits pour la plupart entre 1995 et 1996 interviennent justement dans le contexte de psychose qui fait suite aux attentats de l’été et l’automne 1995 en France. Le lien est établi sans peine entre le terrorisme algérien sur le sol français et la Bosnie : « D’autant qu’il est à présent également prouvé, documents à l’appui, que bon nombre de terroristes algériens appartenant au FIS ou au GIA (ceux là même qui vont placer des bombes dans nos lieux publics provoquant des dizaines de morts innocentes) transitent pour parvenir jusqu’à nos villes par la Bosnie musulmane, y trouvant même le loisir d’y faire en toute impunité ce que l’on appelle pudiquement des « stages de formation ».[47]

Il est à remarquer en revanche que si le thème de l’islamisation de nos banlieues est parfois abordé, il n’occupe pas la place dans l’argumentation qu’il peut aujourd’hui avoir dans le contexte de la question kosovare où toute émission de Radio Courtoisie sur la situation balkanique qui se respecte, nécessite que le parallèle soit dressé, l’expansion démographique des Kosovars musulmans dénoncée et que l’on disserte, citation du Coran à l’appui, sur le caractère belliqueux, conquérant, violent et intolérant du Prophète Mahomet. Pour ces intellectuels français, comme pour une partie des Serbes de Bosnie qui assimilent les Bosniaques aux Ottomans ~ alors qu’ils ne sont que les descendants des Turcs ~ un retour en arrière s’effectue, (ce qu’explique notamment Bosko Bojovic[48] dans une émission diffusée sur Arte consacrée par ailleurs aux croisades). « Et gare à ce qui attend la France à trop brève échéance, France qui ne sait pas tirer les enseignements de la perte de ce berceau historique de la culture serbe et de la religion orthodoxe que représente le Kosovo ! »

 Sans doute le thème des banlieues, pourtant sujet de préoccupations présent depuis le début des années 1980 n’occupe t’il pas encore au début des années 1990 la place médiatique qui est aujourd’hui la sienne. Le parallèle est d’ailleurs développé également par d’ardents défenseurs de la communauté musulmane de Sarajevo comme Ivan Strauss ou François Chaslin, tous deux architectes, mais qui abordent moins le problème sous l’angle de l’islamisme menaçant que sous l’angle d’une critique d’ordre urbanistique de la politique menée dans les banlieues et qui favorise les dérèglements de toutes sortes.

Mentionnons simplement par ailleurs que le lien entre le nationalisme séparatiste musulman en Bosnie et les tendances autonomistes de certaines régions françaises ou espagnoles est également fait à plusieurs reprises en particulier dans l’article de la sioniste Sarah Frydman[49]. Ce n’est pas que le combat pour l’intégrité territoriale de la nation française soit au centre des préoccupations, la raison étant que celle-ci n’est nullement menacée ni de près ni de loin, mais l’on en est plus à un amalgame près, et le rapprochement permet de dénoncer une fois de plus la menace intérieure que représente la communauté musulmane pour la France : « Moi, si j’étais musulmane « française », je revendiquerais un territoire (en France) pour mon peuple. Après tout il y a quelques 4 000 000 de Musulmans en France qui ont parfaitement le droit d’avoir leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs mosquées, leurs Armées (Hezbollah ?) et leur capitale. Pour ce faire, pourquoi ne pas amputer Paris du XVIIIe et du XIXe arrondissement ? […] Et puisque nous sommes en plein délire, j’ai un petit conseil pratique à donner aux nationalistes basques, bretons ou corses… Mesdames, Messieurs, faites-vous musulmans ! La France chiraquienne, grande amie des pays arabes n’aura plus rien à vous refuser. Vous recevrez des armes et des subsides par millions de dollars de vos pays frères arabes, et, nos cher-z-intellectuels de droite et de gauche viendront pleurer sur vos martyrs ! Il y aura un film Corsica !, un autre Basquia !… »

Et indépendamment même de toute considération de l’ordre de la politique française, la question de Bosnie est l’occasion d’exprimer, dans le cas de certains auteurs comme Sarah Frydman, toute la haine qu’ils ont des Musulmans. L’article de Sarah Frydman intitulée  Israël Serbie, même combat est exemplaire à cet égard. L’auteur est de confession juive et son propos est de nous démontrer que le nationalisme bosniaque est de la même teneur et génère le même type de violences que celui des Palestiniens envers Israël. Notons d’emblée que cet article a fait l’objet de vives critiques au sein même du milieu des éditions de l’Age d’Homme et les responsables actuels de la librairie confessent qu’ils se souviennent encore du tort qu’à pu leur causer cet article qui mêle les amalgames les plus douteux et où l’auteur se laisse aller à des propos racistes ouverts et assumés ainsi qu’à des diatribes violentes envers la religion musulmane. La raison du rejet dont cet article a pu faire l’objet est sans doute d’ailleurs moins à rechercher dans la teneur du propos que dans l’antisionisme, voire l’antisémitisme que l’on trouve parfois dans le milieu.[50]

Il est inutile de multiplier les exemples de ce type d’argumentaires qui érigent la petite Serbie orthodoxe ~ et de la même manière ces catholiques intransigeants prennent pourtant le parti du « schismatique » honni durant des siècles au détriment des Croates catholiques ~ en « héroïque petite nation », référence à Victor Hugo que l’on retrouve sous plusieurs plumes. Le petit pays reste le dernier rempart qui lutte seul aujourd’hui encore et depuis des siècles contre les Ottomans et aujourd’hui contre le «serpent islamiste » qui menace la chrétienté et que l’Occident, sourd et ingrat, s’obstine à persécuter, argumentaire que l’on retrouve dans la quasi-totalité des textes avec quelques variantes selon l’inspiration de l’auteur.

Il est à remarquer par ailleurs que les défenseurs des Bosniaques retournent l’argument de la menace islamique. Juan Goytisolo dans le Cahier de Sarajevo[51] dénonce la constitution d’un arc orthodoxe balkanique ultra nationaliste pour bouter les Musulmans hors de la région. Il dénonce par exemple le fait que le primat de l’Eglise orthodoxe à Athènes, Mgr Serafim ait fait célébrer une messe politico-religieuse en faveur des ultras nationalistes serbes de R. Karadzic afin de donner une coloration religieuse aux irrédentismes.


III] Le rôle de l’intellectuel en question : entre enjeux mémoriels et opportunisme

Les différents discours tenus sur la Bosnie, l’Europe, les belligérants, les agresseurs, les victimes… ne semblent pas présenter de prime abord beaucoup d’intérêt. Les comparaisons, les images et références qui reviennent sans cesse sont convenues, souvent niaises, et sont déclinées à l’envi par les uns et les autres ce qui donne l’impression que les intellectuels français ont quelque peu du mal à se renouveler. Toutefois, la charge symbolique de certains mots et la fréquence obsessionnelle avec laquelle reviennent certaines références ne laissent pas le lecteur ou l’auditeur indifférents.

Le conflit balkanique est manifestement l’occasion pour les intellectuels français de s’emparer selon leur imaginaire et leurs références politiques personnelles, de tel ou tel aspect engageant la responsabilité morale ou politique de la France. L’on insiste beaucoup sur divers parallèles entre l’histoire française et le conflit yougoslave, hautement symboliques et riches en enseignements pour la compréhension du passé et la préparation du futur, explique t’on. Au-delà de l’opportunisme des différents auteurs qui s’emparent du contexte de la crise balkanique pour aborder des questions de politique française, les enjeux proprement yougoslaves et la forme que prend le conflit, notamment à Sarajevo ~ du moins ce qu’on l’on croit pouvoir y lire ~ réveillent assurément de vielles angoisses et de vieux démons que l’on croyait enterrés.

Les références convoquées et omniprésentes pour parler du siège de Sarajevo et de la guerre en Bosnie, les représentations que s’en font les différents auteurs ainsi que les fantasmes projetés sur les Balkaniques parlent, encore une fois, bien plus des Français que des Serbes, des Musulmans ou des Bosniaques. A travers eux se jouent en fait des enjeux liés à la gestion de la mémoire française en cette fin de siècle qui fut particulièrement douloureux et le mot de « mémoire » est omniprésent dans toutes les productions de quelque sensibilité qu’elles soient. Le conflit balkanique est en effet le dernier grand conflit européen du XXe siècle, et les Européens, certes touchés depuis une vingtaine d’années par le grippage des économies, jouissent d’une paix relative depuis plusieurs décennies.

L’omniprésence dans les métaphores, les références et les termes employés des grands événements qui ont marqué l’histoire du peuple français est frappante et montre a quel point les grands traumatismes qu’ont été notamment les deux guerres mondiales, avec une prépondérance écrasante de la deuxième, ainsi que la décolonisation ~ trois grandes matrices historiques à diverses échelles pour la compréhension des années qui suivirent ~ sont encore très présents dans les consciences.

Chose significative, les Français ne sont pas touchés sur leur sol et les dernières horreurs liées aux guerres remontent à plus de quarante années, si l’on excepte les traumatismes de la guerre d’Algérie et les attentats perpétrés pas l’OAS sur le sol national, marginaux en comparaison de la période 1940-1945. La jeune génération des intellectuels est née après la guerre et ne l’a pas vécue. Pourtant, au-delà de la simple dimension de bilan du siècle s’achevant, l’écriture ou la façon dont sont agencées les références donnent l’impression que le temps qui sépare objectivement les événements traumatiques pour les Français et le présent yougoslave est annihilé et que les auteurs revivent, par procuration cette fois-ci un passé « qui ne passe pas » et qu’ils cherchent à exorciser.

1 Des mémoires antagonistes

Tout se passe comme si la guerre yougoslave permettait aux intellectuels de réaliser une salutaire catharsis, eux qui se sentent, plus que tous les autres, porteurs de la mémoire collective et investis d’une mission pour le présent comme pour l’avenir. Un des exemples de cette dimension cathartique du conflit yougoslave pour les intellectuels de droite, en l’occurrence, est la façon dont est retournée la rhétorique d’un Bernard-Henri Lévy par exemple, qui assimile le régime de Belgrade à celui d’Hitler. D.S. Schiffer y répond[52] : « Bien plus, n’est-ce pas nier à l’Holocauste sa spécificité, se faire le chantre d’un révisionnisme sournois que d’oser comparer les camps de prisonniers serbes (Omarska, Manjaca…) aux camps de concentration nazis (Auschwitz, Dachau…) ? ».

Ce faisant, il dénonce également l’ « antiserbisme primaire, antichambre d’un racisme à l’encontre des Serbes »[53] de la part des intellectuels pro-bosniaques, qui est, dit-il « en tous points identique à celui qu’un Pierre Drieu La Rochelle (dans son Journal) ou qu’un Louis-Ferdinand Céline (dans son ignoble Bagatelles pour un massacre et autre abjecte Ecole des cadavres affichaient, avec leur antisémitisme à l’encontre des Juifs ».

Suit une analyse d’un passage du livre de Bernard-Henri Lévy Le lys et la cendre[54], où l’auteur est convaincu de racisme à l’encontre des Serbes : « BHL y note avec ce même détail physionomique, sur le mode négatif certes et d’autant plus suspect, dont les plus infâmes, par delà leur talent littéraire, des antisémites d’antan (Maurice Barrès, Georges Bernanos, Robert Brasillach, Edouard Drumont, Jean Giraudoux, Charles Maurras, Lucien Rebatet…) se rendirent alors coupables à l’encontre des Juifs, qu’ils ne cessèrent de conspuer, eux aussi, avec un même acharnement, sinon une même haine. Affligeant ! ».

D.S. Schiffer n’est-il pas en train de tenter de se libérer d’un passé encombrant qui continue de peser, certes moins lourdement que durant les décennies qui suivirent immédiatement la Libération, sur les héritiers de la pensée de droite et d’évacuer le souvenir, lourd de discrédit, de cet aspect gênant que constitue le volet antisémite dont une partie des intellectuels de droite refusent d’assumer la mémoire ?

Certains auteurs comme Frédéric Dutourd dans Le Munich des intellectuels[55] vont même, afin de prendre le contre-pied des intellectuels dénonçant un nouvel Holocauste perpétré par les « Serbo-nazis », jusqu’à qualifier D.S. Schiffer de « Juste qui découvre les horreurs de la guerre civile et refuse de croire un instant qu’il y a des bourreaux d’un côté  et des victimes de l’autre, car tous sont les malheureuses victimes d’une tragédie nationale », opérant par là un retournement lourd de signification. Il tient par ailleurs des propos similaires en parlant d’Elie Wiesel qui a proposé dans une lettre ouverte à Bill Clinton de bombarder les Serbes de Bosnie : « Il n’a rien appris, rien oublié, il ne vaut pas mieux que Barrès sacrifiant Dreyfus sur l’autel de l’unité nationale ».

Il est par ailleurs intéressant de voir, selon le passé et l’obédience politique des auteurs qui écrivent et se répondent les uns les autres, s’affronter des mémoires antagonistes. Les auteurs qui dénonçaient de nouveaux camps de concentration serbes se référent  rarement à la guerre d’Algérie qui fut pourtant également un temps fort du renouveau de l’engagement des intellectuels contre la torture ou pour l’Algérie indépendante. En revanche, la vielle génération qui s’exprime sur Radio Courtoisie dont une partie a compté parmi les rangs de l’OAS, (ou bien leurs parents) ce dont ils ne se cachent pas, fait régulièrement allusion aux événements de cette période. Encore est-ce manifestement plus par habitude. La référence n’est pas spécifique aux discours tenus sur l’ex-Yougoslavie à ce moment-là mais elle illustre une fois de plus le traumatisme qu’a pu être la perte de l’Algérie et l’ostracisme définitif s’en suivant qui a touché toute une partie des intellectuels de droite qui s’expriment à travers des allusions telles que « Pour mon père, la Serbie, c’était la France » [56]  ou encore « J’ai plus que vous l’expérience de la malédiction historique ~ l’Algérie dans le camp de l’OAS ~… »[57]

Les règlements de comptes entre les intellectuels de droite et ceux qui se revendiquent comme étant de gauche, taxés de « chers-z’intellectuels gauchisants », qui occupent une large part dans les différents écrits, émissions, discours, témoignent de ce que la vielle génération d’intellectuels de droite qui a subi une mise en quarantaine durant les deux décennies suivant l’épuration, entretiennent de vives rancunes à l’égard des auteurs tels que Sartre ou Aragon qui ont pour quelques années bénéficié de ce contexte. Ils ne cessent, en toutes occasions sur Radio Courtoisie notamment de conspuer les intellectuels communistes qui, estiment-ils, ont exercé un « terrorisme intellectuel » sur leurs confrères de droite, actualisant en France le modèle chinois ou soviétique pour lequel ils avaient tant d’admiration : « Aujourd’hui où les statues de l’abjecte Lénine sont déboulonnées, où Saint-Pétersbourg est redevenue Saint-Pétersbourg, où l’on trouve dans les librairies de Moscou les livres de Berdiaef, de Mandelstam et de Soljenitsyne, où les Russes peuvent penser, publier et prier librement, mes plus acharnés insulteurs de jadis rasent honteusement les murs, et chacun sait que j’avais raison d’écrire ce qu’alors j’écrivais » s’exclame Gabriel Matzneff dans Lettre à Bernard-Henri Lévy[58].

Jean Dutourd, invité sur TF1[59] pour la sortie du livre d’Hervé Algalarrondo déclare « J’ai été la victime des Beaufs de gauche », le nouveau concept à la mode et reproche à Jean-Paul Sartre d’avoir fait perdre leur audience aux intellectuels français dans le monde.

La référence est en effet toute trouvée pour discréditer un Bernard-Henri Lévy : « aussi est-ce plutôt à Jean-Paul Sartre que BHL ressemble, hélas, ici dans la mesure où son engagement aux côtés d’Alija Izetbegovic s’avère, de par son fanatisme, aussi grossier, aussi myope, aussi peu lucide du point de vue politique que celui du maître de l’existentialisme athée lorsqu’il encensait, dans les années soixante, Fidel Castro ou Mao Tsé-Toung. Comparable, encore, l’actuelle confusion de BHL à celle de Louis Aragon lorsque celui-ci faisait l’apologie de Joseph Staline »[60]. Et Pierre Bergé d’ajouter en l’un de ses Carnets (Globe Hebdo) 25-31 mai 1994 en parlant de Bernard-Henri Lévy que « la longue fréquentation des Trotskistes lui a appris les vertus du terrorisme ». André Glucksman est lui aussi une cible de choix pour D.S. Schiffer par exemple qui lui reproche d’avoir « naguère flirté avec les « maoïstes », esprits intolérants s’il en est ».

Ces enjeux mémoriels s’expriment par ailleurs dans la connotation qui accompagne certaines références, positives dans un cas, négatives dans l’autre. Les défenseurs de la Bosnie multi ethnique chantent les louanges de la coexistence pacifique de l’époque ottomane :

« Chassés d’Espagne en 1492, une partie des Juifs séfarades avait trouvé refuge à Sarajevo et découvert la tolérance, inexistante dans l’Europe du Moyen Age » ou encore «  Une lumière se reflète des icônes de la vierge sur les vieux Corans qui remplissent les rayons de la Bibliothèque nationale. Elle éclaire en même temps l’enceinte de la vielle synagogue et les fresques de l’église orthodoxe. Malheureusement, tous les peuples de cette région ~ Musulmans, Orthodoxes, Catholiques et Juifs ~ qui ont vécu si longtemps ensemble sous la paix ottomane, ne sont plus amis ». [61]

Les défenseurs des Serbes, pour qui l’Empire ottoman et ses conquêtes européennes représentent une plaie vive dans la mémoire européenne, multiplient quant à eux les références amères à cette période : « On va aider les Musulmans à reconquérir l’Empire ottoman du XVe siècle… C’est bien l’intégrisme musulman !! Comment peut-on vivre sans l’intégrisme musulman ? »[62]. François Chaslin remarque d’ailleurs que l’argument de la menace fondamentaliste vient de ce que beaucoup d’Européens sont « encore très marqués par les vieux schémas de l’affrontement historique entre la chrétienté et l’Islam. Les fantômes du passé agissent comme un cauchemar dans leur subconscient ».[63]

Chacun des deux camps opposés est par ailleurs occupé à dresser des listes concurrentes d’exemples historiques de destructions et d’exactions prouvant l’intolérance de l’Islam ou de la chrétienté. Alors que les auteurs de l’Age d’Homme et de Radio Courtoisie s’appliquent à lister scrupuleusement le nombre d’églises orthodoxes profanées par les Musulmans ~ ce qu’ils continuent de faire actuellement pour le Kosovo ~ les défenseurs des Bosniaques multiplient d’autres références. François Chaslin, ainsi que Juan Goytisolo dans le Cahier de Sarajevo[64], rappellent l’épisode du bûcher dressé par le Cardinal Cisneros à Grenade devant la porte de Bibarrambla pour y brûler les manuscrits arabes. Jacques Julliard célèbre le brillant passé de Sarajevo « qui fut naguère encore un lieu de tolérance religieuse, une sorte de Cordoue de la fin du XXe siècle »[65]. Nédim Gürsel s’applique quant à lui à faire l’histoire détaillée de toutes les destructions subies par les différentes mosquées de Sarajevo, infligées par les Chrétiens, (les Serbes) mais aussi les troupes d’Eugène de Savoie en 1697.

2 Les mots de l’engagement.

Les références récurrentes convoquées pour parler de la guerre en Bosnie et du siège de Sarajevo sont presque toutes empruntées à l’histoire de la France et de l’Europe occidentale et appartiennent, à de très rares exceptions près, au XXe siècle. Il est par ailleurs très rarement fait appel au passé strictement yougoslave ou balkanique, ce qui s’explique par le fait que la majeure partie des intellectuels et des artistes médiatisés qui s’expriment, ne maîtrisent pas l’histoire complexe des Balkaniques et se saisissent de bribes et de fragments destinés à prouver « historiquement » la validité des préjugés et des fantasmes qu’ils projettent sur les ex-Yougoslaves ou à justifier certaines de leurs revendications pour le présent. Cette tendance se retrouve aussi bien du côté de ceux qui soutiennent les Musulmans bosniaques que de ceux qui entendent prendre la défense des Serbes. Les textes des collectifs de l’Age d’Homme privilégient la référence au passé oustachi des Croates et aux divisions SS de Musulmans combattues par le peuple serbe résistant : « On va hurler si je rappelle que le vaillant petit peuple serbe a tenu tête aux meilleures divisions SS ou si je dis que les Kapos des camps de concentration à Dachau ou à Auschwitz étaient recrutés pour la plupart chez les Bosniaques »[66], ou encore, « Revenons à Hitler en avril 1941. Les Allemands forment une division de SS albanais : la 21 Freier Gebirgsdivision « Skanderbeg ». Et, de quoi est composée cette division de SS réputée pour la courtoisie, la gentillesse et l’élégance de ses moeurs ? De 60000 volontaires musulmans du Kosovo. SS bosniaques (division Handschar), SS croate, (les Oustachis) SS albanais du (Kosovo). Aïe que de SS en puissance de renaissance en plein cœur de l’Europe. Sous l’égide intégriste musulmane (ces nouveaux SS) jointe à la crétinerie journalistique mondiale… »[67]

Bien entendu, cette dimension très fragmentaire de l’histoire balkanique est occultée totalement par le camp soutenant les Musulmans qui ne cesse de s’en référer à la cohésion pacifique entre tous les peuples du temps de Tito qui s’était prolongée au cœur même de Sarajevo jusqu’à ce que les barbares serbes des campagnes avoisinantes ne viennent déverser leur haine sur cette belle ville multi ethnique, multi culturelle…

En tant que fervents royalistes, certains auteurs de droite s’en réfèrent également à cet épisode ignoré de tous les autres intellectuels qui n’y font jamais aucune allusion si ce n’est en ce qui concerne son nom, qu’est la résistance des Tchetniks de Draza Mihajlovic, les vrais, non pas les miliciens de Radovan Karadzic approximativement qualifiés de « Tchetniks » : « Déjà en 1946, l’assassinat par Tito du héros national serbe Draza Mihajlovic, n’avait pas suscité en France la réaction qui eût été souhaitable. » écrit par exemple Gabriel Matzneff.[68]

 La Deuxième Guerre mondiale fait quant à elle figure de véritable obsession dans toutes les productions de quelque partie qu’elles soient mais les références qui y sont faites ne sont évidemment pas de même nature selon l’obédience politique des auteurs. Les « Européistes » déçus par le discrédit jeté sur les institutions fédérales du fait de leur mauvais fonctionnement et de l’enlisement du conflit qui en résulte, s’en réfèrent à l’échec de la SDN, résultat de l’égoïsme des différentes nations et qui eut les conséquences que l’on connaît.

Les traumatismes français qu’ont été Munich, 1938, et la non-intervention de la fin des années 1930 pour les intellectuels français sont omniprésents chez des personnalités comme Jacques Julliard, Véronique Nahoum-Grappe, Bernard-Henri Lévy… qui demandent une intervention militaire contre les Serbes de Bosnie. Il s’agit certes d’une comparaison opportune pour convaincre l’opinion publique de la nécessité du recours à la force en agitant le spectre du retour de la guerre en Europe et du nazisme en la personne de S. Milosevic, incessamment comparé à Hitler. Ils trouvent ainsi une justification à leurs prises de positions belliqueuses dans l’interprétation de la période qui a précédé la guerre et qui consiste à rendre responsables de la guerre mondiale les pacifistes qui ont approuvé Munich. La fréquence à laquelle reviennent ces comparaisons donne néanmoins également l’impression que les intellectuels portent eux-mêmes encore la responsabilité et la culpabilité de la montée des tensions des années 1930 jusqu’à leur éclatement final. C’est par ailleurs entre autre de cette grande référence historique qu’ils tirent leur légitimité présente à interpeller les pouvoirs publics, ce que d’aucuns ont qualifié d’opportunisme de gens trop occupés à faire leur fond de commerce des événements de Bosnie, (dont ils ont tiré une plus value certaine sur le marché médiatique).

« On nous a accusé d’usurper ce mot d’ «intellectuel » et même de le monopoliser. On a vu depuis qu’une petite poignée d’entre nous s’est engagée dans cette affaire yougoslave, tout un tas de gens bien décidés à ne rien faire. Nous savons très bien que chaque fois que se pose la question de la résistance à la tyrannie, la majorité des intellectuels est spontanément non violente et collaboratrice. », et d’enchaîner : « Si l’Europe, depuis Munich est devenue le symbole même de la démission de nos élites, elles est aussi le mot d’ordre de la Résistance. Notre arme, je l’ai dit, c’est la vérité. Notre objet, c’est l’opinion publique, parce que, dans les régimes d’opinion comme les nôtres, il est vain de prétendre toucher les gouvernements autrement que par le canal de l’opinion ».[69] Ainsi s’exprime Jacques Julliard dans un discours à l’Odéon ~ à l’occasion de la fondation par un certain nombre d’intellectuels français et européens du Comité de Réflexion et d’Initiative CRI ~ lui qui s’est le premier référé à Munich dans un texte très médiatisé :  Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas[70] , prononcé le 21 novembre à Montparnasse à l’issue de la manifestation silencieuse « contre la politique de purification ethnique du régime du président Milosevic » : « A peine la guerre éclatait-elle […] que chacune des grandes puissances renouait avec ses automatismes passés : la France défendait à travers la Serbie les traités de Versailles, l’Allemagne à travers la Croatie le rêve de la Mitteleuropa ; et l’Angleterre la politique de non-intervention qui a si bien réussi pendant la guerre d’Espagne et à Munich ». Cette comparaison a été reprise ensuite par de nombreux auteurs et figure souvent dans des titres d’articles comme celui de Stanley Hoffman Bosnie : l’esprit de Munich[71] ou encore, pour la dénoncer cette fois, dans celui de Frédéric Dutourd : Le Munich des intellectuels[72] ou dans le texte de l’allocution du Vidovdan 1992 au Trocadéro[73] reproduite dans Les Serbes et nous : « La France cultive la désinformation avec délices, comme après Munich au seuil du second conflit mondial, lorsque Jean Giraudoux promu ministre de l’Information se lamentait dans l’intimité des monstruosités qu’on lui faisait dire à Radio Paris. Voilà qui nous rappelle, en cette esplanade du Trocadéro foulée par Hitler un matin de 1940, le cinglant avertissant de la BBC : Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ».[74]

Remarquons au passage que Bernard-Henri Lévy récuse lui aussi la comparaison avec Munich mais s’appuie sur elle pour remarquer, sur France Inter par exemple[75], que la situation actuelle est à l’opposé de Munich. « En 1938, nos élites avaient conscience de la montée des périls et l’opinion publique était pacifiste. Aujourd’hui, les opinions sont écoeurées, sont indignées, ont la nausée (les sondages sont massivement en faveur d’une intervention aérienne) et ce sont nos élites qui renâclent ».

1936, le recule de la SDN face à Mussolini sur la question de l’Ethiopie, la guerre d’Espagne et le choix des socialistes français de ne pas soutenir le Frente Popular espagnol sont les autres grandes références que l’on trouve dans presque tous les textes de ce type. Bernard-Henri Lévy en particulier compare son propre combat, celui de son film Bosna ! à celui d’André Malraux et au film qu’il réalisa : l’Espoir.

Nedim Gürsel, dans un article des Temps Modernes[76] écrit par exemple ceci : « Le sang, je ne veux pas le voir ! disait Frederico Garcia Lorca avant d’être exécuté par les Fascistes. Si les démocraties étaient intervenues dans la guerre d‘Espagne en 1936 le crime commis à Grenade ne se serait peut être pas perpétué quelques années plus tard dans tous les pays libres. Si l’on n’arrête pas ce fascisme qui émerge au centre de l’Europe, se nourrissant des rêves de « Grande Serbie » de Milosevic, il peut se développer ailleurs ».

Dans un article du Nouvel Observateur de décembre 1993, Jacques Julliard conclut en ces termes : « Quitte  à reprendre le vieux cri antifasciste, celui de la guerre d’Espagne, celui qui hélas en 1993 n’est toujours pas périmé : No pasaran ».

Cette comparaison dans les différents discours avec la non-intervention des démocraties européennes trouve sa justification dans l’amalgame qui est fait à de nombreuses reprises entre le régime de Milosevic, les prétentions territoriales des Serbes de Bosnie et l’Allemagne nazie d’Hitler qui mit l’Europe à feu et à sang, la responsable des camps de concentrations. Cette rhétorique occupe la majeure partie du contenu des articles qui demandent par ailleurs une intervention militaire contre les Serbes de Radovan Karadzic. Des affiches ont même été placardées dans tout Paris représentant côte à côte les portraits d’Hitler et de Milosevic avec ce texte reproduit également sur un tract : « 1942, les Nazis adoptent la Solution finale ; 1992, les extrémistes serbes adoptent la purification ethnique : même but, même méthode, même démission ».

La découverte de camps de prisonniers sur les territoires serbes de Bosnie a par ailleurs donné lieu à des assimilations abusives avec les camps de concentrations voire d’extermination nazis par bon nombre d’intellectuels (« Ce qui se faisait hier dans la honte des rafles nocturnes se fait aujourd’hui au grand jour[77] », « Eté 1992, Nuit et brouillard en gare de Zagreb »[78].

Dans le film Bosna ! de Bernard-Henri Lévy ~ qui affirme que son imaginaire politique et ses références familiales personnelles (« J’ai quarante cinq ans, je suis né au moment où l’Europe disait « plus jamais ça » [79]) lui donnent l’impression de revivre en petit la situation de la Seconde Guerre mondiale ~ la comparaison entre le nazisme et le régime serbe est poussée à son paroxysme, superposant des images de la Seconde Guerre mondiale, d’Hitler, de Pétain et des camps de concentration à ces commentaires : « Ce nouveau peuple de tondus dont nous pensions ne plus jamais avoir à affronter le regard, ils étaient bel et bien de retour. Toujours ces colonnes de réfugiés, traversent-elles les Pyrénées ou le siècle ? […] Nous remettons nos pas dans ceux de Daladier ou restons les Georges Bonnet d’un Hitler qui ne s’appellerait que Milosevic. Nous capitulons, nous collaborons. L’Idée bosniaque […], ce reste qui dans la Bible revient après l’Holocauste » [80].

Bernard-Henri Lévy se justifie, accusé de dangereuses simplifications par Philippe Meyer[81] qui lui fait remarquer que « ce va et vient entre le nazisme et la situation yougoslave ne marche pas, et va même contre l’effet recherché. On ne peut pas être un peu nazi comme on est un peu enceinte. Il faut se souvenir de ce qu’a été le nazisme, tout ce qui est inhumain n’est pas nazi. »

Pour expliquer ses choix et les rapprochements, Bernard-Henri Lévy répond que le nazisme constitue « la mesure, la toise, l’aune de l’inhumanité, échelle qui doit aujourd’hui servir à prendre la mesure des horreurs auxquelles nous nous trouvons confrontés. Ou alors la mémoire du nazisme ne sert à rien. Je suis pour une mémoire utile et active, qui permette de comprendre quelque chose à notre temps. La singularité du nazisme, si cela doit être une espèce d’objet de musée mis sous verre, présentée comme telle, et à laquelle il faut s’interdire de rapporter quoique ce soit, ça ne sert à rien ! » 

Remarquons que le rapprochement avec les camps dans lesquels étaient regroupées les populations civiles algériennes suspectées de soutenir le FLN ou avec les tortures pratiquées par l’Armée française durant la guerre d’Algérie aurait tout aussi bien voire mieux fait l’affaire que les camps d’extermination nazis. Pourtant, il est à noter que jamais aucun auteur ne tente le parallèle si ce n’est pour déplorer que les intellectuels engagés auprès des Musulmans bosniaques subissent le même traitement que les opposants à la guerre d’Algérie de la part du pouvoir et des média français. La France et les Français ont certes reconnu et assument, avec plus ou moins de bonne volonté leur responsabilité durant les guerres coloniales mais il semble que la référence, dans un contexte où il s’agit de se gagner l’opinion publique, ne soit pas très porteuse. La mémoire de la résistance à l’occupant nazi qui l’a finalement emporté après la Libération sur le souvenir de la collaboration rend plus prometteuse la déferlante de comparaisons entre Belgrade et le régime nazi. D’autant que la résistance bosniaque est souvent comparée à la Résistance française : « Les soldats bosniaques défendent les valeurs qui sont les nôtres. Ils sont les héritiers des Gaullistes » affirme également Bernard-Henri Lévy.[82]

De nombreuses allusions ou comparaisons avec des épisodes de la Seconde Guerre Mondiale jalonnent ainsi les textes, allant du rapprochement entre le siège de Sarajevo et ceux de Varsovie ou de Stalingrad à l’emploi du terme de « kapos » de la fin de siècle pour qualifier les soldats de la Forpronu stationnés sur l’aéroport de Sarajevo et accusés d’empêcher la population de la ville de s’enfuir en laissant complaisamment les snipers serbes tirer sur les fugitifs. Jacques Julliard rappelle la signification du terme de « Musulman » dans les camps de concentration : « Dans les camps de concentration nazis, l’on surnommait « musulmans » ceux qui avaient renoncé à la lutte pour la survie. Eh bien ! Il y a deux bonnes raisons pour ne pas appeler « musulmans » les assiégés de la ville fantôme …»[83]. Un dernier exemple parmi bien d’autres de ce type de références peut être la comparaison faite par Juan Goytisolo entre les jeunes filles blondes serbes en costume traditionnel posant pour des affiches de propagande nationaliste serbe avec « une de ces Walkyries d’Hitler qui embrasse le mortier qui tire des roquettes contre les Turcs de Sarajevo ».

Ce déferlement de rapprochements manichéens et abusifs avec la Seconde Guerre mondiale n’a pas manqué de choquer ou d’agacer un grand nombre de gens même parmi les défenseurs des Musulmans bosniaques. Dans le contexte favorable à la visibilité des actions en faveur des Musulmans bosniaque, les mots employés par les uns et les autres chargés de façonner l’opinion publique, actrice à son insu de la guerre, ont en effet une grande importance. Leur pouvoir est d’autant plus fort qu’ils font l’objet d’un traitement médiatique qui s’apparente dans bien des cas à du matraquage.

L’ « opinion publique » a quelque peu tendance parfois à se méfier du langage journalistique. Du moins est-elle consciente, pour une part, de la tendance aux approximations et de la médiocre connaissance du terrain que peuvent avoir tous les envoyés spéciaux et autres journalistes polyvalents. Il en va autrement pour les intellectuels qui ont un bien plus grand crédit. Si une petite partie, l’élite instruite, est prévenue contre cette frange d’intellectuels médiatiques qui se mêlent de parler de tout sans maîtriser leur sujet et est consciente également de l’obédience politique et des arrières-pensées des intellectuels de droite qui critiquent les premiers, la grande majorité des Français reste soumise à l’influence médiatique de ceux qui leur sont présentés comme étant des spécialistes. Nous pourrons donc nous pencher à présent sur les quelques exemples qui ont fait l’objet des plus vives critiques et qui sont révélateurs des problèmes déontologiques posés par la notion d’engagement. Bien souvent, l’intellectuel qui se dit engagé se trouve confronté à la nécessité de choisir entre rigueur intellectuelle ~ chose dont sont dépourvus tous ceux qui n’ont pas fait l’effort de s’informer correctement ~ et l’attitude politique engagée qui n’a plus rien en commun avec la démarche scientifique.

Patrice Canivez ou Daniel Lindenberg, qui se rangent pourtant sans ambiguïté derrière les défenseurs des Musulmans bosniaques, reconnaissent éprouver une certaine gêne face au choix et à l’utilisation de certains mots. Ils ont tout à fait conscience du pouvoir et des enjeux qui se cachent derrière une référence ou un parallèle. Patrice Canivez estime notamment que, « Dans ce rapport du pouvoir avec l’opinion publique, le langage et les schémas utilisés pour décrire la situation jouent dès lors un rôle capital. Les mots ont une importance décisive dans la réception de l’événement, car ils mettent en forme la situation et disposent le publique à en juger d’une certaine façon. Le fait de mettre un nom sur cette guerre (Shoah, Holocauste, nazisme…) ou sur la politique qui l’a engendrée (non-intervention…) devient dès lors lourd de conséquences. »[84]

Daniel Lindenberg, commence son article Les intellectuels français, les médias et l’ex-Yougoslavie[85] en ces termes : « Les remarques qui vont suivre n’ont de sens que si l’on tient pour acquis que le régime communiste de Belgrade est le principal obstacle à une solution équitable du drame », afin de se prémunir contre toutes les critiques dont il pourrait faire l’objet de la part des gens qu’il attaque ensuite dans son article. Bien que foncièrement favorable aux Musulmans bosniaques, il éprouve le besoin de publier une tribune dans la section controverses de la revue Esprit dont on sait les orientations partisanes, afin de mettre en garde ses collègues contre certains abus dangereux : « On sait le poids des mots dans une pareille affaire. Deux d’entre eux, répercutés quotidiennement par la presse, ont une charge émotionnelle explosive ». Il s’en prend en effet au terme de « purification ethnique » et à celui de « camps de concentration », dont il estime qu’ils ne correspondent pas à la réalité et relèvent d’une opération de manipulation propagandiste. Il ne s’avère toutefois pas capable d’expliquer, comme le font les spécialistes des Balkans, les raisons pour lesquelles est abusif le terme de « purification ethnique ». Il se borne à en dire que la notion n’est pas spécifique au cas balkanique, « et n’est pas l’apanage du seul S. Milosevic ou des seuls méchants Serbes. Il suffit de se rendre à une manifestation de soutien aux Croates ou aux Bosniaques sans quitter le Quartier Latin, pour sentir que le désir de chasser jusqu’au dernier Serbe des terres croates, voir le rêve d’une « Grande Croatie », hante certaines cervelles de ce côté-là aussi ».

La principale critique ne porte donc pas sur l’utilisation fallacieuse du terme de « purification ethnique » en général pour le cas Balkanique. En effet, la comparaison qui est faite entre le « nettoyage ethnique » balkanique effectif, le régime oustachi, et la Solution finale d’Hitler, que l’on retrouve dans toutes les bouches notamment celle de Véronique Nahoum-Grappe[86] ou de Jacques Julliard, est erronée.  Le but principal des uns et des autres n’a jamais été, au début du moins, d’éradiquer les populations gênantes comme se le sont proposé Hitler et les Nazis, qui estiment, selon des théories raciales, que les Juifs sont un corps étranger nuisible à la pureté de la race allemande, qui se doit, au contraire d’assimiler les populations « désirables » comme les Alsaciens ou les Flamands par exemple. Dans la perspective nazie, il n’est nullement question d’assimiler ou même de déporter pour les laisser vivre ensuite, les populations juives. Le but est bien de les exterminer et il s’agit d’une posture idéologique et non pragmatique. Cela est très clair lorsque l’Armée allemande se lance à l’assaut de l’Europe de l’Est et de la Russie, pour achever l’extermination des populations juives et réduire les Slaves à l’état de subalternes œuvrant pour la grandeur du Reich, et ce au mépris de toute considération militaire pragmatique. 

Le régime oustachi, bien qu’ayant de fortes similitudes avec les régimes fascistes de Franco, de Mussolini et d’Hitler, se propose quant à lui d’assimiler les populations orthodoxes serbes, à la condition qu’elles se convertissent. De même, il n’a jamais été question au début d’exterminer les populations adverses ni pour les uns ni pour les autres, mêmes si l’idée a peut être été présente dans certains cerveaux illuminés. Elle ne l’est certainement pas au niveau des sphères dirigeantes. Les différents responsables politiques ont des buts de guerre territoriaux précis[87], limités, et leurs opérations procèdent de considérations pragmatiques, que la montée des oppositions irréductibles incitent de plus en plus à envisager la manière forte, c'est-à-dire le déplacement de populations dans certains cas lorsque cela s’avère indispensable pour s’assurer le contrôle d’un territoire. Par ailleurs, F. Tudjman et S. Milosevic sont prêts à négocier, ce qu’ils font à plusieurs reprises, là où Hitler considérait, en dehors de quelques projets extravagant qui n’eurent de toute façon aucune suite, qu’il n’y avait pas de discussion possible avec les races inférieures.

D’autres termes que l’on trouve dans la bouche de certains militants posent problème.

Celui de « tchetnik » a été abondamment repris à partir de sources croates dans lesquelles il fait figure de terme injurieux à l’égard des Serbes. Hanifa Kapidzic, musulmane bosniaque, professeur de français à l’université de Sarajevo et invitée régulière du Cercle de Minuit y a régulièrement recours pour qualifier les Serbes étrangers à la capitale.

Florence Hartmann l’utilise quant à elle sans réserve dans Le Monde, à tel point qu’elle finit par l’écrire sans guillemets et sans italiques. Nedim Gürsel, dans Tu n’as rien vu à Sarajevo[88] fait de même, et dans un même article de vingt-cinq pages, finit par omettre les guillemets que l’on trouvait dans les premières pages. L’homologie entre les Serbes présentés par ailleurs comme des nazis et la résistance royaliste serbe à l’envahisseur nazi, pour criminels qu’aient pu être certains des comportements des affidés de Draza Mihajlovic, apparaît déjà très outrancière. Mais le principal problème qu’il faut y voir, et qui renvoie au problème du bellicisme des intellectuels, est que les Français, loin de répondre avec réserve aux discours révisionnistes et manipulateurs des ultras nationalistes balkaniques de quelque camp qu’ils soient, sont rentrés dans le jeu en considérant que la guerre des années 1990, n’était que la revanche et la continuité des événements de la Seconde Guerre mondiale. Les uns considèrent que les théories raciales d’Hitler sont en train de s’accomplir et de s’épanouir dans les Balkans là où elles avaient échoué en Europe centrale, et ce au détriment des Musulmans et des Croates. Le titre resté célèbre d’un article d’Alain Finkielkraut est là pour en témoigner : « La Victoire posthume d’Hitler » [89]. Les autres, comme Sarah Frydman, ont considéré qu’il s’agissait-là de la revanche des Oustachis croates et des Musulmans des divisions SS, tous admirateurs des Nazis, sur les Serbes. Ils ont ainsi contribué à « racialiser » les contentieux opposant les uns et les autres et à justifier les extrémismes irréductibles.

La dénonciation de ces manœuvres malhonnêtes et dangereuses a surtout été le fait d’intellectuels de droite modérés, sautant sur l’occasion pour dénoncer un énième cas de « Désinformation », « vice entre tous de notre siècle » dont la lutte contre lequel constitue leur principale mission d’intellectuels modernes. (Bien entendu, une partie des intellectuels prétendant lutter contre les manipulations langagières des intellectuels pro-bosniaques s’est, elle aussi rendue coupable de pareilles approximations, quoique souvent plus franchement assumées comme telles).

Il s’agit pour l’auteur du livre Mots en guerre ; discours médiatique et conflits balkaniques[90], entièrement consacré à ce sujet, le linguiste et sémiologue Maurice Pergnier, de défendre la cause d’une « information honnête et pluraliste, contre la pensée uniforme et orientée ». « Toute situation de conflit fortement médiatisée, écrit-il - surtout si elle s’inscrit dans la durée – sécrète sa rhétorique, sa terminologie, ses clichés, bref un discours qui prétend seulement le décrire mais qui en réalité la commente, en oriente la perception, porte des jugements, et, en fin de compte participe activement au déroulement de l’événement ». Il remarque qu’un certain nombre d’infléchissements ont été apportées à la sémantique, qu’un certain nombre de concepts ont vu leurs connotation s’infléchir de manière inédite ce qui est problématique dans la mesure où les événements de l’actualité ne sont vécus actuellement par le plus grand nombre qu’à travers des mots et des images. Son analyse met en effet en lumière un certain nombre de mécanismes, de travestissements ou d’utilisations fallacieuses et malintentionnées du langage par les journalistes surtout, mais aussi par les intellectuels.

Une autre métaphore a fait l’objet de vives critiques dénonçant son caractère simplificateur. Elle est essentiellement le fait de personnalités violemment anti-serbes qui plaquent sur la forme de réactualisation à Sarajevo de la guerre de siège moyenâgeuse, des schémas qui, à l’évidence, ne sont pas dénués d’arrière-pensées ni de préjugés. Différents auteurs s’appliquent à filer la métaphore entre le couple Serbes assiégeant / Musulmans bosniaques assiégés et celui des troupes de Simon de Montfort composées de brutes recrutées dans un Nord de la France à la tradition rurale plus affirmée, assiégeant puis ravageant les villes cathares, symboles de la culture urbaine méridionale. Ce schéma s’inscrit en outre dans une analyse qui n’est certes pas dénuée de fondements, encore que très méprisante envers les populations rurales, majoritairement serbes, et qui consiste à donner de la guerre à Sarajevo une interprétation originale, comme le font notamment Ivan Strauss et François Chaslin, tous deux architectes[91]. Ils comprennent en effet cette guerre comme l’expression de l’opposition socioculturelle classique entre le monde rural agonisant et les villes « ces Babels, lieux de métissage séculaire » où lui semblent résider les principaux facteurs de sa désagrégation, c'est-à-dire le pouvoir politique et économique, l’industrie moderne, enfin la mixité ethnique et la perte d’une fantasmatique pureté »[92]. Ils opposent la culture sarajévienne aux mœurs des paysans (serbes, venus assiéger la capitale), « ces soudards idiots, primitifs et édentés, quasi illettrés, ce peuple mal lavé sorti de ses bauges ». A l’inverse les citadins sont considérés comme étant « culturellement et spirituellement bien au-dessus de tous ces nouveaux venus qui n’apportent rien […] si ce n’est les coutumes de leurs montagnes et de leurs lointains alpages ».

L’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe elle-même ne partage pas cette analyse[93]. Pour elle la culture urbaine est quelque chose que ces Serbes ~ qu’au demeurant elle persiste à qualifier de « Tchetniks » ~ partagent au même titre que les autres et que les jeunes miliciens ont une fascination pour tout ce qui appartient à la modernité (la vidéo, les appareils électroniques…) et elle remarque l’importance centrale qu’ont le vol et le pillage dans cette guerre de siège. Outre le manque d’imagination que cette comparaison usée et réutilisée par les uns et les autres révèle, elle est surtout significative des préjugés français sur les Balkaniques et de la façon dont sont projetés schémas, fantasmes et cadres de pensées spécifiquement occidentaux et français sur une situation qui est pourtant bien plus complexe et qui échappe en tous cas aux explications et divisions manichéennes de ce type.

3) L’ « intellectuel engagé » médiatisé en question

Le début des années 1990 marque un renouveau de la figure de l’intellectuel engagé, d’abord avec la guerre du Golfe dans laquelle la France se trouve moins directement impliquée et où la polémique se porte plus sur le rôle de l’information puis dans le conflit yougoslave qui comporte de nombreux enjeux directs ou symboliques pour les Français comme nous avons pu le voir jusqu’ici. Depuis la guerre d’Algérie et la fin de la décolonisation, les intellectuels avaient eu un rôle bien moindre et s’étaient surtout occupés de politique française. Sans doute plus discutables que ne l’avait été la lutte contre la torture en Algérie, l’engagement des uns et les critiques des autres montrent en tous cas que la figure de l’intellectuel engagé ne fait pas l’unanimité ou, qu’en tous cas, les formes que prend l’engagement dans le cas de la Bosnie font l’objet d’une ardente polémique.

L’ouvrage collectif Avec les Serbes[94] est assorti d’un avertissement préliminaire d’Alain Paucard : « Les dix écrivains présents dans ce recueil ne sont pas des « intellectuels engagés », c'est-à-dire des tartuffes. Certains se sont rendus sur place pour mieux comprendre, entendre et écouter une autre voix… ».

Jean Dutourd, invité sur TF1, rappelle dès les premières secondes de son intervention « Moi, j’ai envie de dire que je ne suis pas un intellectuel ! » [95]. Inversement Jacques Julliard justifie le rôle de l’intellectuel engagé moderne en invoquant le devoir de mémoire, comme nous l’avons vu et la nécessité de tirer les enseignements de l’attitude munichoise des élites intellectuelles françaises : « On nous a accusé d’usurper ce mot d’ «intellectuel » et même de le monopoliser. [...] Nous savons très bien que chaque fois que se pose la question de la résistance  à la tyrannie, la majorité des intellectuels est spontanément non violente et collaboratrice »[96].

Bernard-Henri Lévy, considère, lui, le pouvoir médiatique, non seulement comme une chose positive en soi, mais comme réellement salutaire quant à la sauvegarde de la mémoire historique. Il s’exprime ainsi dans l’article L’intellectuel et ses pouvoirs [97]: « Vous n’avez jamais eu envie d’interroger, pour savoir ce qu’ils diraient de nos débats oiseux, un torturé argentin, un goulagisé soviétique, un de ces innombrables martyrs à qui trois lignes dans Le Monde, une minute à Antenne 2, suffisent parfois à rendre espoir, raison de vivre et de lutter. Vous n’avez pas le sentiment que dans un monde sans média, Auschwitz par exemple, ne serait plus depuis belle lurette qu’un souvenir préhistorique ? Les camps de la Kolyma, de très exotiques lieux-dits d’une improbable légende ? Les génocides du Cambodge d’éternels morts-abstraits dont la plainte aurait mis quelques années lumière à crever le mur de notre indifférence ? Oui vraiment, en ce sens, vivent les média ! Vive le bruit quand dans la guerre des bruits qu’est la lutte idéologique, il couvre le brouhaha que font les assassins. Vive le spectacle même, quand, par le spectacle, nous devenons contemporains, immédiatement voisins, des charniers et des holocaustes ». Il justifie par ailleurs son engagement en parlant d’une « dîme envers la société » [98] même si, ajoute t’il, « il n’est pas exclusif d’un éclair de vertu personnelle, à la limite de l’inavouable, car je crois au juste, au vrai et au bien ».

Pierre Bourdieu, qui a beaucoup travaillé sur la figure de l’intellectuel contemporain et de son rapport avec l’appareil médiatique[99] s’est en particulier exprimé sur cette question, même s’il est resté très discret et n’a publié qu’un seul article dans le journal Libération du 3 novembre 1994. En dépit d’une sympathie préférentielle allant plutôt aux Serbes semble-t’il, il juge que les intellectuels français se comportent de façon tout à fait puérile et critiquable. On sait par ailleurs le grand mépris qu’il a pour un Bernard-Henri Lévy qu’il a toujours refusé de rencontrer malgré les invitations répétées de celui-ci : « Les intellectuels n’ont guerre inventé en matière de formes d’action depuis « l’affaire Dreyfus » […] Que de pétitions vaines, signées machinalement, de tribunes surchauffées d’ego hypertrophiées… Parmi les menaces qui pèsent sur l’autonomie individuelle et collective des écrivains, une des plus pernicieuses est l’emprise d’un véritable complexe médiatico-intellectuel qui impose sa vision du monde, ses problématiques, sa culture de l’urgence. […] Le complexe médiatico-intellectuel tente d’introduire dans la vie intellectuelle et dans l’espace public la logique du show business, la recherche cynique de la visibilité à tout prix, le trafic de capital symbolique, en  se rassemblant pour s’adonner à l’exploitation de cas de détresse spectaculaire et mettre en scène la posture ou la pose de l’engagement, réduit à l’indignation moralisatrice de la belle âme européenne et de ses vagues culpabilités rétrospectives (colonialisme, holocauste etc.…). Et de conclure : « C’est aussi parce qu’ils en ont assez d’être condamnés au silence et d’être pris en otage par les intellectuels médiatiques, qui prétendent parler en leur nom et à leur place et qui défigurent l’image de l’intellectuel, que les plus conscients et les plus rigoureux des écrivains se tiennent en retrait et refusent de participer à des débats dont ils n’ont pas défini les termes ».

Emmanuel Wallon tente de répondre à ce reproche fait aux intellectuels pro-bosniaques d’abuser d’une médiatisation dont ils ne se servent que pour faire leur promotion personnelle sans égard pour la cause et les personnes en jeu dans leurs discours. Il remarque en effet que les modalités de l’action publique des intellectuels aujourd’hui présentent un certain nombre d’aspects contraignants dont sont victimes plus qu’elles n’en bénéficient en réalité, les personnalités engagées dans la défense d’une cause. Il rappelle que le jeu démocratique est ainsi fait que toute velléité d’expression exige un minimum de familiarité avec le système médiatique de masse, que la notoriété donne accès aux plateaux de télévision où justement elle croît et fructifie à la façon d’un capital » dont les acteurs « tirent une plus-value symbolique »[100].

Il déplore les carences du traitement et de la circulation de l’information dans le système médiatique actuel mais refuse d’en imputer la responsabilité aux intellectuels engagés. Il reconnaît que ce mauvais fonctionnement a occasionné nombre de simplifications mais estime qu’elles ont été cependant moins abusives que celles dont les ministres se sont rendus, selon lui, maintes fois coupables et considère que si quelques personnalités ont accaparé le devant de la scène médiatique, cela n’a en rien empêché la production d’analyses plus fines et moins partisanes même si elles n’ont pas eu la même diffusion.

La guerre de Bosnie est aussi, c’est entendu, l’occasion de règlements de comptes entre intellectuels plus au moins médiatisés. Max Gallo par exemple profite des gesticulations médiatiques des intellectuels de la liste l’Europe commence à Sarajevo pour conspuer ceux avec qui il semble entretenir un lourd contentieux : « Pourquoi ont-ils ainsi basculé ? Parce qu’ils ont renoncé à la rigueur pour l’effet de tribune, le plaisir de dénoncer, d’incarner le bien contre le mal, d’être les purs contre les salauds, les veules. Ils sont ainsi devenus de ces propagandistes, des manipulateurs, ou d’habiles gestionnaires de leur petite carrière. Peu importe la cause, pourvu qu’on ait la prose. Cela exige que l’on manipule tout. La réalité. L’Histoire. La Bosnie, c’est l’Espagne. Sarajevo, Varsovie. Milosevic, Hitler. Les média aiment que l’on simplifie tout. Adieu l’intellectuel. Bonjour le propagandiste. Adieu Malraux. Revoici Mao. »[101]

La visibilité médiatique est en effet l’apanage d’une minorité d’intellectuels habitués des plateaux de télévision ainsi que des studios de radio. Un seul discours unanime est admis à être diffusé via les canaux d’information qui ont la plus grande audience. Mais il est vrai qu’étant donné les contraintes inhérentes à ce type de média et l’ignorance de la situation et des enjeux balkaniques dans laquelle se trouve la plus grande partie du public français, les programmes consacrés à la Bosnie doivent nécessairement se conformer au niveau et aux attentes des lecteurs, spectateurs et auditeurs. De là la tentation à laquelle cèdent en permanence journalistes et intellectuels qui, et ce parce qu’ils sont eux-mêmes mal informés, se livrent volontairement à de grossiers parallèles et à des simplifications outrancièrement manichéennes comme nous avons pu le voir. En effet, un plateau télévisé au cours duquel sont consacrées dix minutes au siège de Sarajevo en présence de plusieurs intellectuels médiatiques qui tentent chacun d’accaparer la parole, ne souffre guerre la modération que le bon sens imposerait de garder dans le cas d’une situation complexe où les responsabilités sont partagées.

La dimension d’engagement revendiquée par les intellectuels n’arrange pas les choses dans la mesure où ils ne considèrent pas être là pour réaliser un travail d’information de l’opinion comme sont, en principe sensés le faire les journalistes. Ils ont choisi leur camp, en l’occurrence celui d’Alija Izetbegovic ou de Franjo Tudjman en ce qui concerne Alain Finkielkraut, et ils ne se placent plus du tout dans une perspective d’honnêteté intellectuelle et scientifique. Dès lors, et dans une situation de guerre « totale » en Bosnie qui pousse Alija Izetbegovic à ne rien négliger et surtout pas le canal médiatique pour séduire l’Occident dont il sait ce qu’il a à en attendre, le but est bien de chercher à persuader le public en le touchant. Les règles des média « de masse » imposant l’efficacité pour des impératifs de temps, il ne faut surtout pas lasser ou fatiguer les spectateurs, le recours à des références simples, même grossières voire scandaleuses, aisément compréhensibles par tout le monde telles l’Holocauste et les Nazis, s’imposent naturellement. D’ailleurs, même Bernard-Henri Lévy fait souvent le reproche aux média de déformer ses propos, notamment quand il est pris en défaut.

Dès lors, et dans les conditions actuelles de médiatisation que tout intellectuel qui désire se faire entendre est amené à prendre en compte en acceptant de faire des concessions (ce qui ne semble pas poser trop de difficultés à la plupart de ceux qui ont fait ce choix-là), c’est la notion même d’engagement qui fait problème si elle doit être synonyme de déformation voire de falsification de la réalité, souvent par omission il est vrai ou par comparaisons outrancières.

Hervé Algalarrondo, auteur du livre Les beaufs de gauche,  voit dans les simplifications et le manichéisme ambiant le principal problème de la gauche française et en conclut à la démission et à la défaite des élites intellectuelles de gauche : « Moi je trouve cela sympa d’épouser la cause bosniaque mais le fait de plaquer des schémas préétablis et de vouloir voir absolument des bons d’un côté et des méchants de l’autre, au lieu de ce qui devrait être la tâche des intellectuels, à savoir de penser le complexe, c’est cette pensée manichéenne qui fait que la gauche échoue quand elle passe au pouvoir. Bernard-Henri Lévy a dénoncé le fascisme durant des mois et quand il a enfin découvert le Rwanda, cela a été pour dénoncer le nazisme tropical. »[102]

L’accusé, qui admet lui-même ne pas avoir beaucoup « réfléchi au rôle de la télévision et de son influence sur le moral de la nation »[103], estime avoir conscience que la télévision est « une machine à réduire les intellectuels consentants à pousser un cri, des cris, à venir se montrer pour un mot, pour un geste, cela me met mal à l’aise mais je l’accepte comme une nécessité ». Quant à l’accusation de simplifications abusives dans son film Bosna ! il y répond avec le très peu convaincant argument qu’il a choisi par honnêteté minimale d’apparaître dans son film, non pour se montrer « courageusement » dans les tranchées, mais pour illustrer la subjectivité du film et des références choisies. Il affirme par ailleurs avoir été très clair sur le fait que S. Milosevic n’est pas Hitler, ce qui est pourtant démenti durant tout le film par images et commentaires, et estime que le désaccordement image - bande son est une technique courante. Il admet par là sacrifier l’honnêteté scientifique et intellectuelle aux nécessités politiques de son engagement. Il assume donc, de manière voilée, être un authentique propagandiste.

Jean-François Gossiaux, enseignant à l’EHESS, dans « Le Savant et la politique »[104] résume le problème de l’intellectuel scrupuleux en ces termes (visant entre autre pour le conflit bosniaque le linguiste Paul Garde, professeur émérite de l’université de Nice, qui n’a pas de formation d’historien, et qui a fait le choix de s’engager auprès des Musulmans bosniaques d’Alija Izetbegovic) : « Avec les autres [les non spécialistes], ceux de la recherche généraliste intervenant dans les média, la discussion est difficile, sinon impossible. Il y avait osmose entre les média et les « spécialistes de la dernière heure ». Cela fait réfléchir sur la scientificité des « sciences sociales ». Que l’on puisse arguer de ses positions académiques pour justifier ses opinions personnelles ~ me semble assez choquant. Soutenir telle armée en guerre, signer telle pétition, c’est une position que je comprends d’un point de vue citoyen. Tirer avantage pour cela d’une position d’autorité, cela me heurte d’un point de vue déontologique. Autre comportement peu déontologique : tirer argument de sa position scientifique dans un certain domaine pour traiter d’un autre domaine. « Je suis prof à l’université, donc je suis compétent », alors qu’il s’agit de disciplines différentes. Cela est gênant. Sauf si l’on considère que les positions morales, les engagements politiques sont des valeurs supérieures, la connaissance scientifique étant posée comme subalterne à sa conscience philosophique. »

Il conclut sur la nature de l’engagement médiatique et politique intrinsèquement problématique si l’on se place dans une perspective d’honnêteté scientifique et intellectuelle : « J’estime que la connaissance est une valeur en soi et, surtout, [qu’elle] a sa propre efficacité. Mais dans une autre temporalité, à plus long terme. Le rythme scientifique est lent. Inadapté à la vitesse politique et journalistique. Les bailleurs de fonds ministériels, par exemple, qui commandent les études veulent des résultats rapides. On en vient, pour faire face, à travailler à l’intuition. Or l’apprentissage consiste à se méfier de ses intuitions. D’où une contradiction, un malaise ». 

Par ailleurs, souvent les intellectuels qui se sont rendus coupables de telles fautes n’ont d’ailleurs même pas l’excuse des impératifs médiatiques. Les mêmes références approximatives se retrouvent aussi dans des revues dont le lectorat est constitué de gens instruits, et qui n’ont pas la même vocation à distraire ou à émouvoir avec du sensationnel. Dans Les Temps modernes ou dans la revue Esprit, il n’est aucun article qui tente d’aller au-delà de ces parallèles récurrents et incessamment repris par les uns et les autres ce qui prouve, outre la pauvreté des imaginations et des corpus de références historiques potentielles, une grande ignorance de la situation balkanique dont personne ne serait bien capable de parler en tant que telle.

Dans ce contexte, il est plus facile de comprendre  les raisons pour lesquelles un grand nombre d’historiens spécialistes des Balkans, qui auraient été les seuls à même de s’exprimer sur la question et de tenter de réaliser un salutaire travail d’information allant au-delà de la simple dimension sensationnelle et émotive, ont décidé de se tenir à l’écart de l’appareil médiatique. Les documents sont bien entendu rares voire inexistants pour traiter de cette question car la plupart de ces intellectuels a fait le choix de se retrouver autour de tables rondes à huis clos pour discuter des événements en cours, qui pouvaient par ailleurs être le lieu d’affrontements véhéments, tables rondes desquelles il n’existe aucune trace, aucune archive.

Jean-François Gossiaux ne cache pas le malaise qui a été le sien durant toute la période des guerres balkaniques. Il a fait le choix comme ses collègues de ne pas s’engager, en dehors de deux tribunes dans Libération. Il a attendu 1999 pour publier un article témoignant de ses réticences et de son malaise face au contexte « médiatico-intellectuel » pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu. Tout comme Sacha Markovic, enseignant à Paris IV Sorbonne d’histoire et de civilisation balkaniques, il estime que la plupart des spécialistes a fait le choix délibéré de ne pas s’engager sur le terrain médiatique, dans la mesure où « Les Balkanologues ont souvent des liens avec tel ou tel pays par la naissance, le mariage, la langue ou l’affinité. Donc, les postures ne sont pas neutres. La prise de distance n’est pas facile ». Une partie d’entre eux se déclare d’ailleurs ouvertement « yougonostalgique » et ils se « sentent directement touchés dans ce qu’ils sont par les déchirements balkaniques et ont beaucoup de mal à comprendre et à accepter la guerre » explique Sacha Markovic. Un lourd discrédit touche par ailleurs les intellectuels ayant des origines balkaniques, particulièrement les Serbes, qui se voient parfois adresser des fins de non recevoir lorsqu’ils tentent de faire entendre une voix discordante par rapport au discours médiatique unanime. Et ce, même lorsqu’ils en appellent au bon sens, à la gestion pacifique du conflit qui devrait prendre en compte les intérêts de toutes les minorités. La situation est encore bien pire dans le cas d’un intellectuel pro-serbe qui est sans doutes écouté dans le milieu des balkanologues mais pénalisé dès qu’il essaiera d’en sortir comme l’explique Jean-François Gossiaux.

Cet anthropologue a donc fait le choix de ne s’entretenir qu’avec d’autres spécialistes : « Les discussions entre balkanologues, chacun avec ses sympathies, sont toujours moins difficiles qu’avec les spécialistes de la 25e heure, des militants que les journaux présentent comme des experts. Là, peu de discussion possible, faute de références communes. On ne parlait pas la même langue. Je me souviens avoir été interpellé par des collègues non-spécialistes sur le Mémorandum de l’Académie serbe, et je me suis rendu compte qu’ils ne connaissaient pas le texte, c’était devenu une référence mythique. Entre spécialistes, on peut diverger sur les conclusions mais au moins on part sur les mêmes prémisses de fait. »

Il se contente, tout comme Sacha Markovic ou Bernard Lory, de transmettre la connaissance et l’information à son public d’étudiants lors de ses séminaires ou d’écrire dans les revues spécialisées, malheureusement assez mal connues.

Il exprime par ailleurs ses craintes personnelles à s’engager en tant que spécialiste dans les canaux médiatiques qui totalisent la plus grande audience, en particulier dans les tribunes de Libération ou du Monde qui « servent d’abord à compter les points ». Il craint en particulier une perte de légitimité liée à une mauvaise interprétation des propos qu’il serait susceptible d’y tenir. Il avoue cependant avoir eu une « réaction d’humeur » face à la campagne de diabolisation systématique des Serbes, aux affiches de camps de concentration et d’Hitler sur les murs de Paris et suite au procès intenté par les trois auteurs du livre La purification ethnique, histoire d’une idéologie serbe[105], à l’une de ses collègues qui avait dénoncé dans le Monde diplomatique un appel à la haine raciale. Il a donc écrit une tribune libre et a témoigné au procès. A la question « Donc vous acceptez, disons, comme une contrainte épistémologique, de ne pas jouer un rôle, de ne pas exercer d’influence, de ne pas rentrer dans la bagarre… », il répond « Si, je peux rentrer dans la bagarre, mais comme citoyen. […] J’ai travaillé longtemps dans le laboratoire de Lévi-Strauss. C’est quelqu’un qui n’a jamais signé une pétition (sauf très ponctuellement), qui a refusé de prendre parti. Et pourtant il a changé notre vision de la société. Sans évidemment risquer une comparaison, on peut avoir ce type d’influence, chacun à sa mesure. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’engager comme citoyen sur tel ou tel problème, mais je n’ai pas plus ou moins de raison de m’engager à propos de la Yougoslavie que la France. […] Cela étant, je n’ai jamais voulu m’engager politiquement car j’avais des amis des deux côtés, croates et serbes, et je les comprenais les uns et les autres. Or, prendre position pour les uns, c’était aller contre les autres ».

Maurice Blanchot avait quant à lui déjà abordé cette problématique en 1984 dans le numéro 29 de la Revue Débat : « La troisième difficulté est que l’écrivain, l’artiste, le savant détournent l’influence qu’ils ont acquise, l’autorité qu’ils doivent à leur activité propre pour les faire servir à des choix politiques, à des options morales. Ce fut le cas de Zola. Ce fut le cas de Sartre. »

Bernard Lory, enseignant à l’INALCO, estime, lui, qu’il n’y a pas d’intellectuels en France, ou du moins que la dénomination d’« intellectuel » est tout à fait oiseuse et inappropriée. Pour lui, même les plus médiatiques n’ont eu aucune influence, de quelque sorte qu’elle soit, ni sur les dirigeants politiques, ni sur la société civile. Pour les mêmes raisons que Jean-François Gossiaux, il a refusé tout lien avec l’appareil médiatique, inadapté au travail scientifique. Il ajoute par ailleurs qu’il n’a jamais estimé devoir, à aucun titre, s’engager dans une guerre concernant les Balkaniques, qui se sont eux-mêmes rendus responsables, selon lui, de leurs malheurs. Il ajoute que cette position a été très mal acceptée en France, là où en Allemagne ou dans tout autre pays, cela aurait semblé plus naturel.

Les attitudes belliqueuses des uns et des autres ont aussi en particulier été beaucoup critiquées. Certains comme Bernard-Henri Lévy ~ qui déclarera à la fin de la guerre : « Le jour où l’on a décidé de cogner sur les Serbes, on a gagné[106] », ou Véronique Nahoum-Grappe « S’il y avait eu un bombardement symbolique, symbolique car réel sur les Serbes, cela aurait fait du bien à l’âme »,[107] soutiennent les combattants bosniaques demandent une intervention militaire en leur faveur ainsi que la levée de l’embargo qui empêche les Musulmans de se défendre. Bernard-Henri Lévy justifie, sur France Inter[108] par exemple, cette demande en arguant que selon la Charte fondamentale des Droits de l’Homme, « Un peuple attaqué a le droit soit de se défendre, soit d’être défendu ».

Ils espèrent, par le biais de l’opinion publique qu’il faut convaincre, faire pression sur les dirigeants politiques et militaires. Véronique Nahoum-Grappe déclare ainsi, entre mille autres exemples : « Je m’adresse à l’opinion publique qui est pacifiste et ne veut pas s’engager. Le citoyen ne respecte pas assez sa propre capacité à dire non ».[109]

D’autres comme Milena Nokovitch, Thierry Séchan, Sarah Frydman, Patrick Besson, Vladimir Volkoff… estiment que les nationalistes serbes de Bosnie sont entièrement dans leur droit et ils adoptent volontiers la même rhétorique belliqueuse qu’un Vojislav Seselj ou un Radovan Karadzic dont ils sont pour certains très proches. Ils ne veulent plus être satanisés, voyage derrière le rideau de fer médiatique[110], de Milena Nokovitch, est un éloge vibrant du criminel de guerre Radovan Karadzic. Elle y affirme que les Serbes mènent effectivement une guerre de défense, que leur Armée ne s’apparente en rien à cette Armée de soudards et de brutes avinées si souvent décrite, mais qu’il s’agit « d’un peuple en armes. Il y avait des étudiants, des serveurs, des médecins et des universitaires ». Elle s’insurge contre l’idée de Grande Serbie, qui serait « une farce », les paysans serbes ayant toujours été propriétaires de soixante quatre pourcents du cadastre, « ils ont pris militairement ce qui s’imposait stratégiquement pour la défense de leurs terres. Rien de plus ».

Patrick Besson s’est rendu quant à lui plusieurs fois en « République serbe » pour soutenir  Radovan Karadzic et apprécie également beaucoup le Général Ratko Mladic. Vladimir Volkoff justifie en ces termes le comportement des Serbes de Bosnie car il semble injuste d’accorder aux Croates et aux Slovènes ce que l’on refuse aux Serbes ; le droit à l’autodétermination et, partant, à la sécession : « Pourquoi l’ONU, l’OTAN, et la France, où la générosité est de tradition, se liguent-t’ils pour dénier à un pauvre million et demi de Serbes et rien qu’aux Serbes ~ le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Parce qu’ils se défendent les armes à la main ? Soyons sérieux, comme si on leur laissait le choix ! ». [111]

Loin pourtant d’être représentatifs de tous les intellectuels concernés par la question de Bosnie, les plus belliqueux d’entre eux qui sont aussi, souvent, les plus médiatisés ont fait l’objet de vives critiques de la part des spécialistes des Balkans ainsi que de la part de quelques autres intellectuels généralistes à l’instar de Simone Veil dans Le Figaro du 9 janvier 1993 : « Il y a déjà suffisamment d’émotion et de drame pour ne pas se livrer à des assimilations dangereuses » ou de personnalités et ayant pourtant eux-mêmes choisi leur camp, d’un côté ou de l’autre, mais qui estiment que ce choix ne justifie en rien le fait de souffler sur les braises d’un conflit déjà suffisamment sanglant, surtout lorsque l’on sait le pouvoir extraordinaire que peuvent avoir les mots. Le fond du débat autour de l’intellectuel engagé tourne aussi autour de la question de savoir si l’intellectuel n’a pas plutôt pour rôle d’appeler au calme, à la protection de toutes les populations civiles et de toutes les minorités en imposant la négociation comme étant la seule voie moralement acceptable.

Guy Sorman, dans l’Evénement du jeudi du 26 mai au 1er juin 1994 s’en réfère explicitement à l’éthique de Marx Weber du Savant et le politique où le principe de la double appartenance (éthique de conviction, éthique de responsabilité) avait été énoncé, et écrit ces mots « On sait, depuis qu’elle existe comme corps social auto-institué et sacralisé par les média, que l’intelligentsia est partagée entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Mais, autour de Sarajevo, l’éthique de conviction inviterait logiquement à exiger la paix immédiate contre les ardeurs des deux parties, et pas la poursuite de la guerre en armant les Bosniaques à hauteur des Serbes. L’intelligentsia, dans cette affaire est tombée entre la conviction et la responsabilité dans un ailleurs innomé. Il appartient au clerc qui ne trahit pas d’incessamment rappeler le droit et la morale à des souverains épris de pouvoir plus que de raison, mais, portés par des excès d’indignation que je partage, inversant les rôles, en appellent aux armes alors que François Mitterrand appuie la négociation. »

Un certain nombre de personnalités pro-serbes par exemple, qui ne représentent certes pas la majorité de cet ensemble composite, appellent au pacifisme et à la prise en charge humanitaire et de tous les réfugiés et victimes de la guerre quelle que soit leur nationalité. Et ils s’empressent aussi de rappeler que les minorités serbes ont elles aussi fait l’objet d’exactions et que les accords signés à Paris le 14 décembre 1995 (la ratification des accords de Dayton), officialisent l’expulsion des Serbes de Krajina dans le plus grand silence : « Il ne reste que des opinions. On les chauffe à blanc et à rouge. On décrète que Rimbaud est fasciste ou que l’Antiquité avait pour sport favori la dégradation des droits de l’homme. Ce sont les mêmes qui parlent de Munich à propos de l’ex-Yougoslavie et donnent des leçons d’artillerie ~ treillis et rangers compris ~ contre la barbarie. » [112] ironise Frédéric Musso.

Dans le même temps  Frédéric Dutourd écrivait ces lignes : « Dans une lettre ouverte au président des Etats-Unis, Wiesel évoquera seulement les victimes musulmanes, les seules qui l’intéressent, car elles participent de son combat politique. Il ira même, un comble pour un prix Nobel de la paix, jusqu’à préconiser des bombardements, pudiquement appelés stratégiques, contre les Serbes de Bosnie. […] Je me refuse à prendre parti dans cette guerre. Je ne sais qui a tort ou raison. […] Je dis à nos intellectuels, à nos hommes politiques, aux Organisations internationales : arrêtez de composer votre menu humanitaire, tendez la main à tous, car, en Bonie, tous sont frappés du même malheur ».[113]

Pourquoi les pacifistes, de quelque bord qu’ils soient n’ont-ils pas été entendus ? La raison en est tout d’abord que dans un contexte de guerre, en général, aucun discours d’apaisement n’a véritablement de chance d’être audible. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, ce sont les intellectuels les plus belliqueux, ceux qui cherchent à se donner importance et crédibilité en dénonçant l’urgence et la barbarie sans bornes de leurs adversaires, qui monopolisent les grands média. Ces média, par la nature de leurs impératifs, exigent du sensationnel et ne souffrent ni la demi mesure, ni la modération, ni la complexité. Les spécialistes qui auraient pu avoir la plus grande crédibilité se sont tenus à l’écart ou ont pour certains été tenus à l’écart en raison de leur discours discordant et sous prétexte de leurs origines. Les voix émettant de justes critiques ont été souvent trop discrètes et quelques articles de presse n’ont pas suffit à les faire entendre.

Quant au discours pacifiste des personnalités de droite qui s’expriment, il est totalement inaudible dans la mesure où ces auteurs souffrent souvent, pour d’autres raisons, d’un certain ostracisme et qu’il est la plupart du temps assorti d’autres considérations que d’aucuns considèrent comme des dérapages racistes, souverainistes…

Dans certains textes, des appels au pacifisme côtoient quelques lignes plus bas une rhétorique profondément belliqueuse voire haineuse envers les Musulmans en particulier. L’engagement d’une partie des intellectuels de droite auprès de Radovan Karadzic et les extrémités auxquelles ils en arrivent, achèvent par ailleurs de jeter le discrédit sur les autres personnes qui demandent une solution pacifique. Les appels à la neutralité des grandes puissances envers les trois belligérants, « pour que la guerre s’arrête définitivement il est urgent que les forces de l’OTAN adoptent une attitude juste et équitable envers les trois communauté en présence, sans prendre parti pour aucune d’entre elles »,[114] apparaissent bien opportuns à ceux qui considèrent que les Serbes profitent de la neutralité occidentale alors qu’à l’inverse ce sont les Musulmans et les Croates qui en souffrent, avec l’embargo sur les armes à destination de tous les pays. L’argument des pacifistes consiste en revanche à dire que la levée de l’embargo achèverait d’enflammer définitivement la région.

Ce discrédit rend d’autant plus inaudible la part de leur discours qui consiste à demander la protection des populations civiles serbes minoritaires négligées, voire objet de représailles même quand elles n’ont rien à voir, et ce la plupart du temps, ni avec les milices ni avec l’Armée de R. Karadzic : « Les Serbes ? Les seuls à en croire la rumeur médiatique, à tuer, et, bizarrement, à ne jamais mourir (il n’est encore à l’heure actuelle, aucun bilan réel quant au nombre de victimes dû à ces bombardements particulièrement violents et massifs, de l’OTAN sur les Serbes). A ne jamais souffrir comme si leur nationalité les avait désormais exclus de toute humanité. Et, partant, de notre propre sens de la compassion »,[115] remarque de D.S. Schiffer qui, prise isolément apparaît comme tout à fait fondée.

Il aurait pourtant été nécessaire de mieux prendre en compte la dimension nationaliste bosniaque du camp d’A. Izetbegovic que de nombreux intellectuels nient, avec une grande mauvaise foi. Patrice Canivez écrit par exemple : « La plupart des intellectuels se sont démarqués d’un telle logique au moment de la guerre en Bosnie. C’est qu’en effet la guerre sortait du cadre idéologique où l’on avait voulu l’enfermer. On ne pouvait pas interpréter le conflit entre les Serbes et les Musulmans en termes de conflit nationaliste. Et pour cause, il n’y a pas de nationalisme Musulman ».[116]

Pour nécessaire que soit, donc, la nécessite de reconnaître cette dimension nationaliste, sa dénonciation est également inaudible dans ce contexte puisque les mêmes auteurs se font les chantres du nationalisme de D. Cosic, de V. Draskovic et de R. Karadzic ou côtoient du moins de près ceux qui se livrent à de telles apologies.

Jean-François Kahn, qui n’a rien d’un extrémiste, dénonce par exemple dans l’Evénement du Jeudi du 24 au 30 août 1995 une « arnaque intello-médiatique » et se pose la question de savoir « Pourquoi une partie de la communauté intellectuelle française ~ du moins celle qui, comme par hasard, bénéficia pratiquement seule du privilège de pouvoir, sur le problème bosniaque, s’exprimer dans les média ~ s’est elle faite le véhicule d’une telle distorsion des faits ? Comment a-t-elle pu se mettre au service de propagandes ethnico-nationalistes d’Etat, mêlant le manichéisme le plus puéril au simplisme le plus extravagant, jusqu’à verser dans une forme de diabolisation collective de la différence ? ».


Mais cette dénonciation du nationalisme est souvent, sous la plume de ces auteurs, assortie d’un amalgame discutable comme nous avons pu le voir dans la première partie, entre nationalisme et fondamentalisme musulman, ce qui achève de discréditer la critique : « Conclusion ? Dénoncer le nationalisme serbe et l’extrémisme croate, lorsqu’ils sont coupables de crimes ? Certes ! Mais encore faudrait il que Lévy ait le même courage, la même honnêteté intellectuelle et la même détermination morale, pour condamner le nationalisme synonyme d’intégrisme musulman […] lorsque c’est contre le droits de l’homme que, par delà les apparences il pêche »[117] dit D.S. Schiffer.  De la même façon, l’article de Sarah Frydman qui dénonce le nationalisme musulman ~ article qui s’avère être tout le long de la démonstration un virulent pamphlet contre la religion musulmane ~ est-il irrecevable dans ces conditions : « Etre nationaliste pour un Serbe ou un Israélien, c’est l’équivalent du national-socialisme… Tandis qu’être nationaliste-musulman… Alors là, c’est pur, droit dans le chemin, de Dieu. (Avec les clefs du Paradis dans la poche pour peu que l’on soit un peu kamikaze sur les bords !)… ».[118]

D.S. Schiffer, pro-serbe convaincu s’il en est et qui tempête volontiers contre l’intégrisme islamique dénonce pourtant avec virulence l’attitude belliqueuse de ses collègues qui soutiennent Radovan Karadzic et les ultras nationalistes serbes. S’il a de l’estime pour ses collègues, ce qu’il ne manque pas de rappeler, et écrit dans les mêmes publications qu’eux, il a pourtant produit plusieurs articles sans ambiguïté « contre tous les nationalismes, serbes bosniaques, croates ; pour les démocrates de tous les camps, contre les bellicistes de tous bords » comme le dit Guy Sorman cité par D.S. Schiffer[119]. Il s’attaque d’une part aux bellicistes du camp bosniaque : « Car c’est là une simplification outrancière pour le simple bon sens, sinon dangereuse pour l’avenir de la paix entre ces peuples déjà suffisamment déchirés par le cours de l’histoire, que la plupart d’entre eux ~ les plus médiatisés tels, BHL, André Glucksman, Alain Finkielkraut ou Pascal Bruckner se sont livrés là, victimes d’un quintuple mal en la matière… ».

Dans plusieurs articles il dénonce chez l’autre camps des pro-serbes « une idéologie aux accents résolument fascistes, souvent doublée d’un antisémitisme virulent, qui caractérisa, en ce qui ne peut dès lors apparaître ici que comme une bien piètre et contre productive défense des Serbes, des pamphlétaires tels que Edward Limonov, Alain Paucard, Frédéric Dutourd ou Thierry Séchan »[120]. Il estime que ses collègues se sont rendus coupables des mêmes excès que ceux qu’ils prétendaient fustiger chez leurs adversaires français : « un fanatisme qui les amena à déborder de manière toujours plus caricaturale de ce cadre consistant à  soutenir, non pas les responsables politiques serbes (qui ne sont pas moins condamnables que leurs homologues croates ou musulmans), mais un peuple outragé. Ainsi finit-on par voir là aussi, à l’instar d’un BHL avec Alija Izetbegovic ou d’Alain Finkielkraut avec Franjo Tudjman, un Vladimir Volkoff se perdre dans des apologies, tout aussi absurdes en leur culte de la personnalité, de Radovan Karadzic ».

Sources

1) Articles de journaux

1° Les intellectuels pro-bosniaques dénoncent le drame de Bosnie et l’inaction française

BRUCKNER, Pascal ; « Débat. Bosnie, pas d’exception pour Sarajevo », Le Monde, 11 novembre 1993.
BRUCKNER, Pascal ; « Si Sarajevo tombait », Le Monde, 16 décembre 1992.
COMTE SPONVILLE, André ; « La marche de l’horreur », l’Evénement du Jeudi, 10 – 16 février 1994.
COPPERMANN, Annie ; « Huit jours en Bosnie », Les Echos, 02 mai 1994.
DUMAY, Jean-Michel ; « Bosnie, essais nucléaires : des militants contre le silence et l’apathie », Le Monde, 5 août 1995.
EPSTEIN, Marc ; « Ambiguïtés françaises », L’Express, 06 avril 2006.
FAUCHE, Jean ; « Au courrier du Monde. Bosnie. Où sont les brigades internationales ? », Le Monde, 23 janvier 1993.
FAYE, Jean-Pierre ; « A Paris, un espace européen pour la Bosnie », Le Monde diplomatique, septembre 1995.
FINKIELKRAUT, Alain ; « Le conflit dans l’, l’affaire de tous », Le Monde 27 novembre 1994.
GOYTISOLO, Juan ; « Madrid, 1936, Sarajevo 1996 », Le Monde diplomatique, févier 1996.
GARDE, Paul ; « En finir avec Radovan Karadzic », Le Monde, 08 juin 1995.
GARDE, Paul ; « Bosnie. La guerre des intellectuels. Le crime impayé », Libération, 14 septembre 1996.
JACOB, Didier ; « BHL : mes vérités », Le Nouvel Observateur, 29 avril 2004.
LARANE, André ; « Courrier du Monde. Bosnie. J’ai honte », Le Monde, 10 décembre 1994.
LECOMTE, Bernard ; « A-t-il vraiment changé la vie ? », L’Express, 05 janvier 1995.
LEVY, Bernard-Henri ; « Sarajevo, la résistance de l’Esprit », L’Evénement du jeudi, 20 juillet 1995.
LEVY, Bernard-Henri ; « Le cadavre bouge encore », Le Monde, 11 novembre 1993.
LEVY, Bernard-Henri ; « La Bosnie était leur rêve », Libération, 14 septembre 1996.
LEVY-WILLARD, Annette ; « Le silence des élites françaises. Les intellectuels : le mutisme devant l’horreur. Les réactions de BHL, Finkielkraut et Brauman », Libération, 25 janvier 1997.
LLASERA, Jean ; « Courrier. Le silence des clercs », Le Monde, 06 juin 1994.
MASPERO, François ; « Dans la nasse de Sarajevo », Le Monde diplomatique, juin 1995.
POIROT-DELPECH, Bertrand ; « Diagonale. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis », Le Monde, 17 février 1993.
POPPER, Karl (dir.) ; « Appel du 11 mars 1994 », publié dans Le Monde, 11 mars 1994.
POULET, Bernard ; « Intervenir ou pas ? », l’Evénement du Jeudi, 10 – 16 février 1994.
RAMONET, Ignacio ; « Intervenir », Le Monde diplomatique, janvier 1993.
ROLIN, Olivier ; « Sarajevo, les armes de l’esprit », Le Nouvel Observateur, 20 juillet 1995.
SANGUINETTI, Antoine ; « Débats. Bosnie, les alibis militaires », Le Monde, 10 juin 1994.
VERNET, Daniel ; « Frères ennemis des Balkans », Le Monde, 16 février 1996.

2° Article sur l’engagement des intellectuels : la guerre des intellectuels

BRAUMAN, Rony ; « Bosnie, la guerre des intellectuels. Mortelles illusions », Libération, 14 septembre 1996.
CHEMIN, Ariane ; « Les examens de conscience des intellectuels », Le Monde, 22 février 1997.
DIZDAREVIC, Zlatko ; Bosnie, la guerre des intellectuels. Vu de Sarajevo. Amertume », Libération, 14 septembre 1996.
FERENCZI, Thomas ; « La force des faibles », Le Monde, 15 novembre 1993.
GOYTISOLO, Juan ; « De la soumission des intellectuels. Pigeons apprivoisés », Le Monde diplomatique, août 1997.
HAGUET, Henri ; « Bosnie : le « J’accuse » d’un général humilié », L’Express, 03 février 1994.
HASSNER, Pierre ; « Bosnie. La guerre des intellectuels. Pessimisme sans résignation », Libération, 14 septembre 1996.
JOFFRIN, Laurent ; « Bosnie, la guerre des intellectuels », Libération, 14 septembre 1996.
LEVY-WILLARD, Annette ; « Bosnie. La guerre des intellectuels. De l’indifférence de Vukovar à la passion de Sarajevo. Comment l’intelligentsia française a basculé dans l’engagement », Libération, 14 septembre 1996.
Chronique dans Le Monde ; « Chronique. Le bruit des intellectuels », Le Monde, 23 mai 1994.
Chronique dans Le Monde ; « Bosnie, la guerre des intellectuels. La politesse du désespoir », Le Monde, 20 janvier 1995.

3° Les intellectuels et les dirigeants politiques

CHEMIN, Ariane ; « Des intellectuels toujours séduits, en gardant leurs distances », Le Monde, 07 avril 1996.
LEOTARD, François ; « Bernard-Henri Lévy est l’un des nôtres », L’Exrpess, 15 février 1996.
ROUX, Emmanuel de ; « Les intellectuels saisis par le doute à l’approche de l’élection », Le Monde, 25 avril 1995.

4° Analyses et promotions de livres dont les auteurs sont engagés aux côtés des Bosniaques ou leur sont favorables

ALLAIN, Marie-Françoise ; « Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie. Analyse de livre », Le Monde diplomatique, juin 1994.
OURDAN, Rémy ; « Dans le ventre de la guerre, livre de Jean Hatzfeld », l’Evénement du Jeudi, 10 – 16 février 1994.
RAMONET, Ignacio ; « Cahier de Sarajevo. Analyse de livre », Le Monde diplomatique,  novembre 1993.
SAVIGNEAU, Josyane ; « Chronique d’un monde déraisonnable », Le Monde, 09 février 1996.

5° Où la question bosniaque rejoint celle de l’Europe

CASANOVA, Jean-Claude ; « L’Europe a un sens », L’Express, 02 juin 194.
GAUDEMAR, Antoine de ; « Dans la baie de Handke. « l’Europe est morte en Yougoslavie », Libération, 27 mars 1997.
LEVY, Bernard-Henri ; « Débat. L’Europe et la Bosnie. Huit réponses à Régis Debray », Le Monde, 27 mai 1994.
MINC, Alain ; « Débat, élections européennes. Ni Aron, Ni Malraux, ni Zola », Le Monde 01 juin 1994.
TACKELS, Bruno ; « L’Europe et la culture de barbarie », Libération, 02 août 1995.
TATU, Michel ; « Au-delà de la Bosnie », Le Monde, 09 juillet 1995.
TEREN, Claire ; « Bosnie, l’Europe prise au piège », Le Monde 18 mai 1994.

6° Sur le rôle des intellectuels en cette fin de XXe siècle

VIDAL-NAQUET, Pierre ; « Les intellectuels et la Shoah », Le Monde, 23 mai 1997.
WINOCK, Michel ; « Sarajevo et la nostalgie des grandes querelles », l’Evénement du Jeudi, 17 – 23 février 1994.

7° Critique ou débat sur l’action des intellectuels médiatisés

AESCHIMANN, Eric ; « On trouve de tout au BHL », Libération, 1er janvier 2005.
GALLO, Max ; « La capitulation de la raison », Le Monde, 15 janvier 1993.
GOSSIAUX, Jean-François ; « Le bon, la brute et le national communiste », Libération, 22 février 1995.
HASKI, Pierre ; « Bosnie. La guerre des intellectuels. Un historien anglo-saxon analyse la propension des intellectuels français à s’engager dans les problèmes mondiaux. La faute à Voltaire ? », Libération, 14 mai 1996.
HENRI, Jacques ; « Le silence des intellectuels face au nouvel ordre moral », Libération, 05 mai 1995.
ROSENZWEIG, Luc ; « Bosnie. L’exception française. Chez nos voisins allemands, anglais, italiens, espagnoles, le débat sur le drame bosniaque n’a pas la même ampleur », Le Monde, 18 mai 1994.
KOUCHNER, Bernard ; « La guerre des intellectuels. Chacun sa guerre d’Espagne », Libération, 14 septembre 1996.

8° Le bellicisme  des intellectuels en question

BENAMOU, Georges Marc ; « Lettre à mon ami Bernard », Globe-Hebdo, n°68, 25-31 mai.
FETJO, François ; « Débat, intellectuels « va-t’en-guerre », politiques pacifiques », Le Monde, 17 février 1993.
FINKIELKRAUT, Alain ; «. Les intellectuels, la politique et la guerre », Le Monde, 16 septembre 1994.
FONTAINE, André ; « Le débat sur la levée des armes à destination de la Bosnie : le bruit des intellectuels », Le Monde, 02 juin 1994.
GRUN, Philippe ; « Au courrier du Monde. Intellectuels, guerres d’hier et d’aujourd’hui », Le Monde, 14 juin 1994.
LAMBERT, Bruno ; « Grotesque appel aux armes », Le Monde 16 juin 1995.
WEILL, Nicolas ; « En France, ces intellectuels qui disent « oui » à la guerre », Le Monde, 20 mars 2003.

9° Articles où des intellectuels pro-serbes évoquent leurs positions

SAUX, Bernard le ; « Jean Dutourd – Daniel Rondeau : Nous sommes des enfants de Barrès », l’Evénement du Jeudi, 10 – 16 février 1994.
SORMAN, Guy ; « Bosnie, y aller ou pas ? Sarajevo vaut bien, Koweït City », l’Evénement du Jeudi, 17 – 23 février 1994.

10° analyses et promotions de livres dont les auteurs ont plutôt de la sympathie pour les Serbes et dénoncent le « tapage médiatique »

ANDERS, Laurence ; « Aux clercs de l’an 2000 », Le Monde, 26 janvier 1996.

11° Où les intellectuels pro-serbes sont attaqués directement

LAPLACE, Yves ; « Peter Handke révise la guerre de Bosnie », Libération, 08 août 1996.
OURDAN, Rémi ; « Les Français qui défendent la cause serbe », Le Monde, 1er février 1997.

12° Divers articles d’analyse du conflit

HARTMANN, Florence ; « Espace européen : les Slaves de la sublime Porte », Le Monde, 25 septembre 1993.
HARTMANN, Florence ; « Le « nettoyage ethnique », vrai but de la guerre dans l’Ex-Yougoslavie », Le Monde, 23 novembre 1995.
IGRIC, Gordana ; « Relectures guerrières de l’histoire yougoslave », Le Monde diplomatique, septembre 1995.
OURDAN, Rémy ; « Arrêtez de filmer », l’Evénement du Jeudi, 10 – 16 février 1994.
OURDAN, Rémi ; « Il y a 1000 jours, le siège de Sarajevo commençait », Le Monde, 27 juin 1995.
SAMARY, Catherine ; « Loin du manichéisme : Lectures de la crise en  », Le Monde diplomatique, mai 1996.

Articles de revues favorables aux Musulmans bosniaques

BAVEREZ, Nicolas ; « Yougoslavie : 1992 ou 1936 ? », Commentaire, n°60 hiver 1992-1993.
BRUCKNER, Pascal ; « L’innocence du bourreau, éléments d’analyses de la propagande serbe », Esprit, août septembre 1994.
DEMIROVIC, Hamdija ; « Sarajevo, ville métaphore », Peuples méditerranéens,
Yougoslavie. Logiques de l’exclusion, n°61 octobre décembre 1992.
GÜRSEL, Nedim ; « Tu n’as rien vu à Sarajevo », Les Temps Modernes, septembre octobre 1995.
HASSNER, Pierre ; « De Maastricht à Sarajevo », Esprit, juillet 1992.
HASSNER, Pierre ; « Le pire c’est de ne rien faire », Esprit, janvier 1993.
KERORGUEN, Yan de ; « Une petite guerre mondiale a commencé », Esprit, octobre 1992.
 
Ouvrages favorables aux Musulmans bosniaques

CANIVEZ, Patrice ; Question de responsabilité ; la France et l’idée d’Europe face à la  guerre de l’ex-Yougoslavie. Editions Colibri, Paris 1994.
JULLIARD, Jacques ; Pour la Bosnie. Seuil, Paris 1996.
JULLIARD, Jacques ; Ce fascisme qui vient…. Seuil, Paris 1994.
GARDE, Paul ; Journal de voyage en Bosnie-Herzégovine. La Nuée Bleue, Strasbourg 1995.
GOYTISOLO, Juan ; Cahier  de Sarajevo. La Nuée Bleue, Strasbourg 1993
LEVY, Bernard-Henri ; Le lys et la cendre. Grasset, Paris 1996.
MORIN, Edgar ; Les Fratricides. Arléa, Paris 1995.
NAHOUM-GRAPPE, Véronique (dir.) ; Vukovar, Sarajevo…Editions Esprit, Cahors 1993.

Ouvrages favorables aux Serbes et critiquant les intellectuels médiatiques

BESSON, Patrick ; Coup de gueule contre les calomniateurs de la Serbie. Ramsay, Paris  1995.
BESSON, Patrick (dir.) ; Avec les Serbes. Ouvrage collectif, Objections, L’Age d’Homme, Lausanne 1996.
COLLECTIF ; Les Serbes et nous. 31 écrivains contre les Tartuffes. Ouvrage collectif, Objections, L’Age d’Homme, Lausanne 1996.
GALLOIS, Pierre M ; Le sang du pétrole, Bosnie. Essai de géopolitique, chapitre IV : « Une activité rémunératrice, la Désinformation ». L’Age d’Homme, Lausanne
PERGNIER, Maurice ; Mots en guerre, Discours médiatique et conflits balkaniques. L’Age d’Homme, Lausanne 1995.
SCHIFFER, Daniel Salvatore ; Grandeur et misère des intellectuels. Histoire critique de l’intelligentsia du XXe siècle. Editions du Rocher, Monaco 1998.
SCHIFFER, Daniel Salvatore ; Les Intellos ou la dérive d’une caste, chapitre IV, Le miroir aux médias. L’Age d’Homme, Lausanne 1995.

Notes
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[1] Wallon, Emmanuel ; « La guerre à Sarajevo a vraiment eu lieu. Notes sur l’engagement des artistes et des intellectuels », Les Temps Modernes, janvier février 1996.

[2] La Krajina et la Slavonie orientale sont les deux régions croates dans lesquelles les Serbes étaient, ou se sont rendus majoritaires et que les opérations croato-musulmanes « Flash » et « Oluja » (Tempête), ont permis de reconquérir à l’été 1995, provoquant un exode quasi systématique des populations civiles serbes qui s’est poursuivit durant de longs mois après les accords de Dayton.

[3] Frydman, Sarah ; « Israël-Serbie, même combat », Les Serbes et nous. 31 écrivains contre les Tartuffes. Ouvrage collectif, Objections, L’Age d’Homme, Lausanne 1996.

[4] D. Cosic, éphémère président de la nouvelle République fédérale de Yougoslavie ~ réduite à la Serbie et au Monténégro ~ en avril 1992 n’est toutefois pas un va-t’en-guerre même s’il a pu servir un temps de caution intellectuelle au régime de Slobodan Milosevic. Il condamne par ailleurs le nationalisme serbe dans ses pires excès.

[5] La République Serbe ou « Républika Srpska » regroupe les territoires du nord et de l’Est de la Bosnie où sont présentes de fortes minorités serbes. D’abord proclamées autonomes, ces régions font sécession le jour de l’indépendance de la Bosnie à l’issue du référendum des 29 mars et 1er avril, boycotté par les serbes (30 % de la population) qui refusent d’être ramenées au statut de minorité dans le pays nouvellement indépendant. Le psychiatre Radovan Karadzic qui dirigeait le SDS, le parti des Serbes de Bosnie, devient le chef des autorités civiles de la nouvelle république installées à Pale alors que Ratko Mladic, ancien général de l’Armée fédérale yougoslave, la JNA, s’applique à transformer les unités qui demeurent sur le sol bosniaque en Armée serbe, la VRS. Sous la pression des milices composés de volontaires locaux ou de Serbes venus de Belgrade, celle-ci s’applique presque dès la sécession à chasser les Musulmans (au sens ethnico-national) des régions passées sous son contrôle ne laissant subsister que quelques ghettos urbains dont les forces de l’ONU vont tenter d’assurer la sécurité.

[6] En effet, lors du retournement de Slobodan Milosevic qui se désolidarise peu à peu des Serbes de la diaspora à partir de 1993 pour s’ériger en défenseur des plans de paix internationaux, une brèche éphémère est ouverte dans le discours médiatique français précédemment monolithique et en particulier lors de la signature des accords de Dayton.

[7] Il faudrait toutefois, pour avoir une vue d’ensemble du contexte français aussi s’intéresser aux événements qui ont touché la Croatie entre juillet 1991 et janvier 1992, évoquer le soutien inconditionnel d’Alain Finkielkraut au président croate F. Tudjman ainsi que la faveur des milieux catholiques français dont une partie change toutefois d’avis dès lors que les Serbes s’en prennent aux Musulmans de Bosnie et aux Albanais musulmans du Kosovo. Seront néanmoins évoquées les formes de mercenariat qui ont eu cours en Bosnie où de jeunes militants de la droite radicale se sont enrôlés dans l’Armée et les milices croates puis serbes selon les opportunités.

[8] Les Croates sont présents principalement dans toute l’Herzégovine occidentale, au Sud de la Bonie que les partisans de la Grande Croatie ~ sur la base de tractations secrètes entre S. Milosevic et F. Tudjman visant au dépeçage de la Bosnie ~ espèrent annexer. Après avoir lutté ensemble dans la région de Mostar contre l’artillerie serbe pilonnant la ville, les Croates s’en prennent aux Musulmans et déclarent la création de la République d’Herceg-Bosna dont ils vont s’employer à refouler autant que possible la part musulmane de la population.

[9] A. Izetbegovic est malheureusement le seul interlocuteur autorisé alors qu’il ne représente pas toutes les options envisagées chez les Musulmans, à l’image des ceux de Tuzla par exemple qui, après avoir donné leurs suffrage au parti unitariste yougoslaviste d‘Ante Markovic, condamnent tous les nationalismes y compris bosniaque lorsque celui-ci est exclusif et tend à faire des Musulmans le seul peuple légitime de Bosnie, excluant Serbes et Croates considérés comme étrangers.    

[10] Historien spécialiste des Balkans, enseignant à l’INALCO. (Communication personnelle).

[11] Il est toutefois nécessaire de préciser que si les chancelleries occidentales se trouvent, de fait, parties prenantes dans le conflit, sachant qu’elles sont de surcroît divisées entre elles sur la ligne à suivre, elles ne sont pas responsables du conflit yougoslave dont les Balkaniques, faut-il le dire, ont souhaité ou passivement accepté pour la plupart le déclenchement et les conséquences. La seule responsabilité occidentale est de n’avoir pas su condamner tous les nationalismes au nom de la protection des populations civiles ni imposé des solutions négociées dès le début de la guerre.

[12] Or les Pays européens sont plutôt favorables jusqu’aux débuts des premiers affrontements armés au maintien de la Yougoslavie, considérée comme facteur de stabilité régionale. Le Premier ministre fédéral Ante Markovic qui, depuis décembre 1989 a entrepris le sauvetage de l’économie yougoslave en réalisant le passage à l’économie de marché, a la faveur des chancelleries européennes qui lui sont notamment reconnaissante d’avoir ramené une inflation supérieure à 2700% dans des proportions plus raisonnables (122% pour l’année 1990).

Mais si les dirigeants des pays européens accordent dans l’ensemble leur soutien à ce Premier ministre dont la légitimité est de plus en plus contestée en Yougoslavie et de plus en plus contestable du point de vue institutionnel, coopté qu’il a été par un système fédéral en pleine déliquescence face au nouveaux pouvoirs des nationalistes élus au suffrage universel, les médias occidentaux accordent très rapidement une plus large audience aux mouvements et revendications portés par les nationalistes. Dans le contexte de sortie du communisme en Europe de l’Est et de « libération des peuples opprimés », toutes les attentions médiatiques se portent naturellement sur le mouvement de démocratisation en cours avec l’organisation d’élections libres, bien plus que sur la discrète vague de réformes technocratiques engagées par le ministre fédéral ~ destinées à sauver ce qui peut encore l’être coûte que coûte de la Yougoslavie ~ préparant l’opinion internationale aux retournements ultérieurs.

Or, qu’il s’agisse de Milan Kucan, de Franjo Tudjman ou de Slobodan Milosevic, qui ont pour objectif de mettre à bas les derniers vestiges de l’organisation fédérale, ils voient d’un mauvais œil la réussite, du point de vue économique, des réformes d’Ante Markovic et la faveur des chancelleries occidentales. Afin de saboter la politique monétaire déflationniste d’Ante Markovic, le président serbe émet illégalement de la monnaie en 1990, et Milan Kucan ainsi que Franjo Tudjman en particulier se lancent, après avoir convaincu leurs électeurs, dans une véritable entreprise de séduction de l’opinion internationale, liant fallacieusement la nécessaire sortie du communisme avec la sortie du cadre fédéral, amalgamant libertés politiques, libéralisme et nationalisme agressif.

En dépit de la politique de discrimination destinée à affoler les minorités serbes de Croatie, le président Franjo Tudjman a compris tout l’intérêt qu’il y a pour lui à ne pas être, au regard des Occidentaux, celui qui déclenchera le conflit, option pour laquelle il a cependant opté au même titre que les autres nationalistes. D’où la politique agressive menée envers les communautés serbes qui, se sentant soutenues par Belgrade, prennent l’initiative du déclenchement des hostilités, élément déterminant comme on peut le voir tout au long des débats ultérieurs sur la désignation d’un agresseur unique, à savoir la Serbie, et de victimes.

C’est encore Franjo Tudjman qui laisse, alors qu’il était prévenu d’une attaque imminente, se perpétrer les atrocités de Vukovar afin de se gagner la compassion de l’opinion internationale. Le même type de soupçons pèse très lourdement sur le président Alija Izetbegovic. Quant à Slobodan Milosevic, s’il est celui des quatre qui tient le moins volontiers compte du regard occidental, il n’en demeure pas moins qu’au moment où l’Armée fédéral intervient en Slovénie et alors qu’elle peut encore facilement se prévaloir d’une opération de maintien de l’ordre publique contre les tendances sécessionnistes, il laisse volontairement la situation tourner à l’avantage de la Slovénie, qui ne l’intéresse guère car peu de Serbes y vivent et parce qu’il ne veut pas s’aliéner définitivement à ce moment-là l’opinion occidentale.

[13] Dans Besson, Patrick (dir.) ; Avec les Serbes ouvrage collectif, L’Age d’Homme, Lausanne 1996.

[14] Wallon, Emmanuel ; « La guerre à Sarajevo a vraiment eu lieu. Notes sur l’engagement des artistes et des

intellectuels », Les Temps Modernes, janvier février 1996.

[15] L’armée fédérale, la JNA considère tout d’abord les opérations comme du maintien de l’ordre intérieur contre les tentatives sécessionnistes dans la mesure où, institutionnellement du moins, la Yougoslavie survit jusqu’au 7 octobre 1991 dans le cadre du moratoire sur les indépendances imposé par les médiateurs européens. Les Croates comme les Slovènes ont proclamé leurs indépendances le 25 juin 1991 et tentent quant à eux de faire reconnaître l’intervention de la JNA comme une agression extérieure, ce qui constitue l’un des enjeux majeurs de la guerre en Croatie.

[16] Les situations politiques dans les différentes républiques yougoslaves sont en réalité bien plus complexes. Les élections libres multipartites de 1990 ont amené au pouvoir en Croatie et en Bosnie des coalitions anticommunistes et indépendantistes, là où la Serbie de S. Milosevic a donné son suffrage à l’appareil communiste rebaptisé Parti Socialiste de Serbie SPS. Pour autant, qu’il s’agisse de Franjo Tudjman ou de Slobodan Milosevic dont les régimes sont semblables à bien des égards, les nouveaux leaders nationalistes n’ont plus de communistes que les pratique élitaires, dirigistes et clientélistes. Les Serbes ont souvent été perçus à tort comme les derniers communistes en Europe. Plus personne en Serbie ne souhaite rester dans le système communiste en dépit de l’opportunisme de S. Milosevic qui s’assure une forte base sociale en multipliant habilement les références aux prestations sociales. En revanche, il ne fait nullement survivre l’ancien appareil communiste si ce n’est pour en faire une véritable machine de guerre destinée à soutenir ses ambitions personnelles. Le dirigeant serbe n’est nullement un idéologue, il ne souhaite pas rénover le parti communiste, en revanche il est surtout avide de pouvoir et souhaite détourner l’économie serbe à son profit, et celui de sa clique.

[17] « Les Français de la légion noire ~ d’étranges mercenaires se battent pour la Croatie et contre le communisme », Le Monde, 13 septembre 1991.

[18] Le 6 avril 1992, quelques jours après le référendum d’indépendance de la Bosnie, les forces du SDS de Radovan Karadzic sont déjà parvenues à rattacher quelques quartiers des faubourgs de Sarajevo, dont les habitants sont principalement des Serbes (Ilidza, Grbavica et Ilijas, quartier qui seul, donne accès à l’aéroport) aux « régions autonomes serbes » puis à la « République serbe de Bosnie » auto proclamée le 7 avril. Les milices serbes secondées par l’ancienne Armée yougoslave progressivement « serbisée » prennent position dans ces quartiers le 6 avril et espèrent annexer la capitale par la force. Le siège de Sarajevo commence.

[19] Nahoum-Grappe, Véronique (dir.) ; Vukovar, Sarajevo… Editions Esprit, Cahors 1993.

[20]Chaslin, François ; Une haine monumentale, essai sur la destruction des villes ex-Yougoslavie. Descartes et Cie, Paris 1997.

[21] Entre autres dans Algallarondo, Hervé ; « Liste Sarajevo », Le Nouvel Observateur, 2 juin 1994.

[22] La Commission Badinter dépêchée en ex-Yougoslavie et qui rend ses conclusions sur les indépendances au début de l’année 1992 prend en effet acte du fait accompli et désigne la Yougoslavie comme une « Fédération en voie de dissolution » en dépit de sa sympathie pour l’ancienne option fédérale.

[23] En revanche, les trotskistes lambertistes, résolument anti-européens, ont violemment dénoncé les bombardements de l’OTAN approuvés par l’Union Européenne d’avril 1999 sur Belgrade.

[24] Les Serbes et nous. 31 écrivains contre les Tartuffes, op, cit. p.2.

[25] « Allocution du Vidovdan 1992 au Trocadéro », reproduite en annexe dans Les Serbes et nous. Ibidem.

[26] Dans Besson, Patrick (dir.) ; Avec les Serbes, op, cit. p.6.

[27] Dans Les Serbes et nous, op, cit. p.2.

[28] Morin, Edgar ; Les Fratricides. Arléa, Paris 1995.

[29] Lévy, Bernard-Henri ; Pacific, août 1992.

[30] Canivez, Patrice ; Question de responsabilité ; la France et l’idée d’Europe face à la guerre de l’ex-Yougoslavie. Editions Colibri, Paris 1994.

[31] Julliard, Jacques ; Pour la Bosnie. Seuil, Paris 1996.

[32] Suite à la découverte de « camps » en République serbe, Tadeusz Mazowiecki est nommé rapporteur spécial pour l’ancienne Yougoslavie de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU. En février 1993 est crée le Tribunal Pénal International de Yougoslavie (TPIY) par le Conseil de sécurité pour juger les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés durant le conflit.

A partir de mars 1993, l’OTAN commence à entrer en scène. L’ONU donne son feu vert aux forces aériennes de l’OTAN pour recourir à la force afin d’appliquer le plan Vance-Owen.

Tous les plans de paix organisés sous l’égide de l’ONU et de la CEE échouent les uns après les autres, aussi bien le plan Vance-Owen que le plan Owen-Stoltenberg. Les négociations qui après La Haye et Londres se poursuivent à Genève à partir de l’été 1993 piétinent. En août 1993 est accepté le principe de frappes aériennes de l’OTAN.

En février 1994, les Etats-Unis décident de prendre le contrôle des opérations et ils patronnent des négociations entre Croates et Musulmans afin d’aboutir à la création d’une Fédération croato-musulmane. La constitution du « groupe de contact » rassemblant Etats-Unis, Russie, Royaume Uni, France et Allemagne, qui propose l’idée d’un partage du territoire, marque l’effacement définitif de la CEE et de l’ONU. Ce groupe consacre le rôle essentiel de Washington et si la levée du siège de Sarajevo coïncide avec l’arrivée de Jacques Chirac au pouvoir, ce n’est pas le président français qui a la haute main sur les décisions. L’intervention en Bosnie correspond plus à un redéploiement des Etats-Unis à l’échelle planétaire, qui profite des faiblesses de l’Europe.

[33] Dutourd, Jean ; « Talent et galère », Avec les Serbes, op, cit. p.6.

[34] Matzneff, Gabriel ; « Quand Guillaume II embauche Talaat Pacha »,  Avec les Serbes, ibidem.

[35] La référence au général de Gaulle chez R. Karadzic va toutefois au-delà du simple opportunisme. On la retrouve chez un certain nombre d’autres nationalistes serbes de Bosnie ou de Serbie. De Gaulle incarne en effet une certaine figure de l’autorité, du charisme politique et de la France éternelle. Il représente la légitimité de la nation qui se défend contre l’envahisseur ou l’occupant, et un certain nombre d’ultras nationalistes ont le sentiment d’être dans une situation comparable en Bosnie.

[36] Avec les Serbes, op, cit. p.6.

[37] Ibidem.

[38] Avec les Serbes, op, cit. p.6.

[39] Paucard, Alain ; « Petit carnet belgradois », ibidem.

[40] Paucard, Alain, op, cit. p.29.

[41] Hallier, Jean Edern ; « Le plaisir de déplaire, c’est Moi ! », Les Serbes et nous, op, cit. p.2.

[42] Séchan, Thierry ; « On assassine mon peuple ; A Radovan Karadzic, héros ! », Avec les Serbes, op, cit. p.6.

[43] Goytisolo, Juan ; Cahier  de Sarajevo. La Nuée Bleue, Strasbourg 1993.

[44] Gallois, Pierre-Marie ; Le sang du pétrole, Bosnie. Essai de géopolitique. L’Age d’Homme, Lausanne 1996.

[45] Matzneff, Gabriel, op, cit. p.27.

[46] La réalité de l’islamisme du président Alija Izetbegovic a par ailleurs été manipulée, le « danger islamiste » instrumentalisé et, comme le remarquent Catherine Samary et Jean Arnault Derens, il est tout aussi clair qu’un texte ne résume pas son auteur et encore moins une situation globale. Bien que fragilisée par le contexte de désintégration yougoslave, la société bosniaque possède intrinsèquement, peut être plus qu’ailleurs, une capacité de résistance aux fondamentalismes religieux et aux nationalismes jusqu’à un certain point en raison de sa structure multi ethnique. Par ailleurs les statistiques montrent que la communauté musulmane comprend moins de croyants en proportion que dans les deux autres, chose que Xavier Bougarel démontre dans Bosnie-Herzégovine, anatomie d’une poudrière. La communauté des Musulmans ~ et les thuriféraires de Radovan Karadzic ont joué sur cette ambiguïté de la période titiste désignant avec une majuscule la communauté au sens ethnico-national, pour l’assimiler avec le sens religieux porteur par essence selon eux de fondamentalisme ~ connaît en effet depuis de nombreuses années un phénomène de sécularisation qui se développe surtout dans les villes formant un grand contraste avec les campagnes. L’exemple de Tuzla peut être à nouveau cité puisqu’aux élections pluralistes de 1990, le Parti social-démocrate de Selim Beslagic se vit confier le pouvoir municipal et non pas le SDA d’Alija Izetbegovic. Et, qui plus est, les adhérents du SDA ne se considéraient pas non plus comme des islamistes. Par ailleurs, le président bosniaque n’ambitionne pas l’établissement d’une morale rigoriste islamiste comme il le lui a été reproché par ceux qui multipliaient les comparaisons avec l’Iran ou l’Algérie. Il tolère la consommation d’alcool et l’augmentation du port du voile constaté durant le siège, (occulté d’ailleurs par un certain nombre de personnalités pro-bosniaques qui se sont rendues à Sarajevo durant le siège au premier rang desquelles Paul Garde), n’est pas durable et recule  par la suite. Il a par ailleurs souvent été imposé aux assiégés et réfugiés divers par des associations caritatives islamiques pour prix de leur aide. La victoire sans mélange de l’aile sociale démocrate parmi les Musulmans lors des élections de 2000 et la démission d’Alija Izetbegovic avant la fin de son mandat confirment d’ailleurs a posteriori l’inanité des élucubrations sur le « serpent islamique » de Bosnie.

[47] Schiffer, Daniel-Salvatore ; « La mauvaise foi de BHL », Les Serbes et nous, op, cit. p.2.

[48] Sur la route des croisades. Entretien diffusé sur Arte le 16 mai 1996 à 20h44, durée 01h13, avec Bosko Bojovic.

[49] Frydman, Sarah, op, cit. p.2.

[50] Si ce n’est plus aujourd’hui vrai, il est en revanche certain que Radio Courtoisie, fondée en 1987, peu de temps, donc, avant les événements de Yougoslavie, trouve en l’antisémitisme l’un des ciments de la troupe hétéroclite de royalistes, de nationalistes, de catholiques intégristes, de maurassiens, de gaullistes… comme le rappellent Tristan Mendes France et Michaël Prazav dans la section consacrée à Radio Courtoisie d’Une tradition de la haine. Figure autour de l’extrême droite (Paris Méditerranée 1998) qui comporte au demeurant un certain nombre d’inexactitudes au sujet de la radio. Il n’est pas rare, par ailleurs, d’y entendre des antisionistes ~ qui côtoient par ailleurs d’authentiques sionistes pour qui la haine de l’Islam prime sur toute autre considération ~ ce qui n’empêche nullement certains de ces antisionistes de droite de fustiger l’islam en interne tout en le soutenant comme force politique anti-atlantiste en externe. [51] Goytisolo, Juan, op, cit. p31.

[52] Schiffer, Daniel-Salvatore ; Grandeur et misère des intellectuels. Histoire critique  de l’intelligentsia du XXe siècle. Editions du Rocher, Monaco 1998.

[53] Schiffer, Daniel-Salvatore, op, cit. p38.

[54] Lévy, Bernard-Henri ; Le lys et la cendre. Grasset, Paris 1996.

[55] Dans Avec les Serbes, op, cit. p6.

[56] Dutourd, Jean ; « Adresse aux Serbes », dans Avec les Serbes, op, cit. p6.

[57] Musso, Frédéric ; « Lettre ouverte à Patrick Besson », dans Les Serbes et nous, op, cit. p2.

[58] Dans Les Serbes et nous, op, cit. p2.

[59] A quoi servent les intellectuels ? : Ex Libris, émission diffusée sur TF1 le 19 septembre 1994 à 23h53, durée 1h. Invités Jean Dutourd et Hervé Algalarrondo

[60] Schiffer, Daniel-Salvatore, « La mauvaise foi de BHL », Les Serbes et nous, op, cit. p2.

[61] Gürsel, Nedim ; « Tu n’as rien vu à Sarajevo », Les Temps Modernes, septembre octobre 1995.

[62] Frydman, Sarah, op, cit. p2.

[63]Chaslin, François ; Une haine monumentale, essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie. Descartes et Cie, Paris 1997.

[64] Goytisolo, Juan, op, cit. p31.

[65] Julliard, Jacques ; Pour la Bosnie. Seuil, Paris 1996.

[66] Hallier, Jean Edern, op, cit. p30.

[67] Frydman, Sarah, op, cit. p2.

[68]  Matzneff, Gabriel, op, cit. p27.

[69] Julliard, Jacques, op, cit. p26.

[70] Ibidem.

[71] Hoffman, Stanley ; « La Bosnie et l’esprit de Munich », Esprit, janvier 1995.

[72] Dans Avec les Serbes, op, cit. p6.

[73] Allocution du Vidovdan 1992 au Trocadéro », reproduite en annexe dans Les Serbes et nous, op, cit. p2.

[74] Notons au passage que cette notion de Désinformation n’est pas l’apanage exclusif des intellectuels de droite, des partisans d’Alija Izetbegovic y ont régulièrement recours pour déplorer, comme le fait notamment Paul Garde dans l’émission Spécial Bosnie, Le Cercle de Minuit du 28 février 1996, que les exactions commises à l’encontre des Serbes, réelles mais infinitésimales en comparaison de celles commises envers les Bosniaque, soient systématiquement montées en épingle par les média.

[75] Bernard-Henri Lévy : Radio.com c’est vous, émission diffusée le 16 mai 1994 sur France Inter à 04h40, durée 00h17. Invité : Bernard-Henri Lévy.

[76] Gürsel, Nedim, op, cit. p41.

[77] Nahoum-Grappe, Véronique, op, cit. p13.

[78] Kerorguen, Yan de ; « Une petite guerre mondiale a commencé », Esprit, octobre 1992.

[79] Bernard-Henri Lévy : Radio.com c’est vous, émission diffusée le 16 mai 1994 sur France Inter à 04h40, durée 00h17. Invité : Bernard-Henri Lévy.

[80] Lévy, Bernard-Henri ; Bosna ! 1994.

[81] La télévision et les intellectuels : Arrêt sur image, émission du 23 mars 1993 diffusée sur La Cinquième à 17h56, durée 00h52. Invités : Philippe Meyer et Bernard-Henri Lévy.

[82] Bernard-Henri Lévy : Radio.com c’est vous, émission diffusée le 16 mai 1994 sur France Inter à 04h40, durée 00h17. Invité : Bernard-Henri Lévy.

[83] Julliard, Jacques, op, cit. p26.

[84] Canivez, Patrice, op, cit. p26.

[85] Lindenberg, Daniel ; « Les intellectuels français, les média et l’ex-Yougoslavie », Esprit, janvier 1995.

[86] Véronique Nahoum-Grappe dans La cruauté extrême : Répliques, émission diffusée le 26 février 1994 sur France Culture à 07h07 définit ainsi le concept de « purification ethnique » que l’on peut employer : « du moment qu’un pouvoir définit une population selon des critères religieux, politiques, ou raciaux et décide qu’elle doit pour cette raison disparaître du paysage. » Elle reconnaît que la situation des Juifs et des Nazis est différente de celle des Serbes et des Bosniaques, mais refuse de parler de « nettoyage » ethnique et persiste sur le mot de purification. Dès lors, lui fait-on remarquer, « le choix de l’utilisation de ce mot est politique et s’inscrit dans le cadre d’un engagement pour une cause jugée comme juste, et qui considère que tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. » 

[87] Il s’agit très clairement, notamment chez S. Milosevic de jeter certains territoire croates ou bosniaques dans la guerre afin d’aboutir à des redéfinitions territoriales, sources de profit économique. La question des minorité serbes de la diaspora arrive à point nommé dans cette perspective et a été instrumentalisée jusqu’au retournement final de Belgrade en faveur des plans de paix, en jouant sur les angoisses de ces populations pour qui la Yougoslavie fédérale représentait le seul « toit politique » acceptable.

[88] Gürsel, Nedim, op, cit. p41.

[89] Nahoum-Grappe, Véronique, op, cit. p13.

[90] Pergnier, Maurice ; Mots en guerre, Discours médiatique et conflits balkaniques. L’Age d’Homme, Lausanne 1995.

[91] Le Cercle de Minuit : Emission du  27 avril 1994 diffusée sur France 2 à 23h58, durée  01h08.                 Invités ;François Chaslin, Midhat Cesovic et Borisav Curic (architectes), à l’occasion de l’exposition Urbicide au Centre Pompidou.

Chaslin, François, op, cit. p15.

Strauss, Ivan ; Sarajevo, l’architecte et les barbares. Editions du Linteau, Cognac 1994.

[92] Ibidem

[93] Culture Matin : Emission diffusée le 18 novembre 1994 sur France Culture à 07h02, durée 01h13. Invitée, notamment Véronique Nahoum-Grappe.

[94] Avec les Serbes, op, cit. p6.

[95] A quoi servent les intellectuels ? Ex Libris, émission diffusée sur TF1 le 19 septembre 1994 à 23h53, durée 1h. Invités Jean Dutourd et Hervé Algalarrondo

[96]  Julliard, Jacques, op, cit. p26.

[97] Lévy, Bernard-Henri ; « L’intellectuel et ses pouvoirs », Questions de principe deux. Paris, 1987.

[98] La télévision et les intellectuels : Arrêt sur image, émission du 23 mars 1993 diffusée sur La Cinquième à 17h56, durée 00h52. Invités : Philippe Meyer et Bernard-Henri Lévy.        

[99] Les Intellectuels sont ils hors jeu ? Article datant de 1978.

[100] « Comment libérer les intellectuels libres ? », Question de sociologie, Editions de Minuit, Paris, 1984.

[101] « Sur la télévision », suivi de « L’emprise du journalisme », Liber-Raison d’agir, Paris, 1996.[101] Gallo, Max ; « La capitulation de la raison », Le Monde, 15 janvier 1993.

[102] A quoi servent les intellectuels ? : Ex Libris, émission diffusée sur TF1 le 19 septembre 1994 à 23h53, durée 1h. Invités Jean Dutourd et Hervé Algalarrondo

[103] La télévision et les intellectuels : Arrêt sur image, émission du 23 mars 1993 diffusée sur La Cinquième à 17h56, durée 00h52. Invités : Philippe Meyer et Bernard-Henri Lévy.        

[104] Gossiaux, Jean-François ; Entretiens, Croyance en guerre : l’effet Kosovo, Cahiers de médiologie 8, Paris 1999.

[105] Grmek, Mirko / Gjidara, Marc / Imac, Neven ; Le nettoyage ethnique, document historique sur une idéologie serbe. Fayard, Paris 1993.

[106] Spécial Bosnie : Le Cercle de Minuit, émission du 28 février 1996 diffusée sur France 2 à 0h22, durée 01h20. Invités : Paul Garde, Jacques Julliard, Bernard-Henri Lévy, Hanifa Kapidzic, Catherine Clément (La Putain du Diable). Lecture du poème Planète Sarajevo.

[107] Culture Matin : Emission diffusée le 18 novembre 1994 sur France Culture à 07h02, durée 01h13. Invitée, notamment Véronique Nahoum-Grappe.

[108] Le téléphone sonne : Le drame de la Bosnie : Le téléphone sonne, émission diffusée le 16 mai 1994 sur France Inter à 19h20, durée 00h40. Invité, notamment Bernard-Henri Lévy.

[109] Plateau Véronique Nahoum-Grappe : Plateau du journal télévisé TF1 matin, diffusé le 08 novembre 1993 sur TF1 à 07h10 durée 3 min 41. Présentation du livre Vukovar Sarajevo….

[110] Nokovic, Milena ; « Ils ne veulent plus être satanisés, voyage derrière le rideau de fer médiatique », Avec les Serbes, op, cit. p6.

[111] Volkoff, Vladimir ; « Une lettre au Figaro », Avec les Serbes, op, cit. p6.

[112] Musso, Frédéric, op, cit. p40.

[113] Dutourd, Frédéric ; « Serbie, un lynchage médiatique », Avec les Serbes, op, cit. p6.

[114]
Dutourd, Frédéric, op, cit. p63.

[115] Schiffer, Daniel-Salvatore ; « Sarajevo, A qui profite le crime ? », Les Serbes et nous, op, cit. p2.

[116] Canivez, Patrice, op, cit. p26.

[117] Schiffer, Daniel-Salvatore ; « La mauvaise foi de BHL »,  Les Serbes et nous, op, cit. p6.

[118] Frydman Sarah, op, cit. p2.

[119] Schiffer, Daniel-Salvatore ; Les Intellos ou la dérive d’une caste, chapitre IV, Le miroir aux médias. L’Age d’Homme, Lausanne 1995.

[120]
Ibidem.
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Surprenant
Par LLL, Date: 9/27/2011
Le plus surprenant, dans cette étude très documentée sur les intellectuels, est l'absence totale de faits par rapport auxquels ces intellectuels prennent position. On se demande aussi quelle est la position de l'auteur de l'article - une intellectuelle, à sa façon - face à une politique génocidaire désormais avérée par la documentation.
L'article, paru en 2008, semble ignorer de nombreuses études d'intellectuels qui éclairent, en partie au moins, les ressorts historiques et idéologiques de ce nouveau génocide européen.
Relisez l'article ;
Par rhea sylvia, Date: 10/25/2011
"""Qu’il s’agisse de l’argumentaire déployé par les tenants de l’intervention militaire ou de celui déployé à l’inverse par les intellectuels serbophiles ou islamophobes, ce sont toujours les mêmes grandes problématiques, le même vocabulaire, les mêmes images et parallèles qui reviennent inlassablement sous la plume de ces gens pétris de culture française. La situation bosniaque ainsi que les valeurs mises en jeu sont bien plus révélatrices d’enjeux qui préoccupent les intellectuels français pour eux-mêmes et pour l’avenir de leur pays dont ils ont le sentiment qu’une part est en train de se jouer dans les Balkans. L’examen du corpus de références et d’arguments nous conduit en fait à penser que notre sujet porte véritablement sur les intellectuels français et la France, leur rapport à sa politique tant intérieure qu’extérieure, à sa mémoire…"""""

Relisez l'article, il ne s'agit nullement d'une etude sur les evenements balkaniques proprement dits dont la quasi totalite des intellectuels n'ont une connaissance que tres approximative. Et il s'agit encore moins de prendre parti pour qui que soit dans le cadre de cette etude qui n'est ni une tribune ni une chronique. Pour cela, vous avez toute la bibliographie indiquee en contrebas selon vos affinites personnelles.
n.b
Par rhea sylvia, Date: 10/25/2011
Vous ne semblez pas par ailleurs tres bien operer la distinction entre l'intellectuel, figure typiquement francaise qui s'estime en mesure de parler de tout, tout le temps, partout, le plus fort possible, puisque nous avons affaire a des "intellectuels", et les specialistes des Balkans (historiens, anthropologues...), tous ces universitaires qui ont une tres bonne connaissance de la situation et de l'histoire de la region sur laquelle ils travaillent. Ceux-ci n'ont pas cependant acces aux media de la meme maniere ce qui explique leur relative discretion. Il y a en effet de tres bons ouvrages sur la question des conflits balkaniques, sur leur causes, leur deroulement etc... Mais, si vous avez bien lu l'article, vous aurez neanmoins compris, j'espere, que cette etude porte sur les productions de tous ceux qui ont cru etre en mesure de s'exprimer, specialistes de la 25e heure, et sur ce que ce flot verbeux, specieux et vaguement pateux revele des enjeux memoriels et politiques strictement francais.
Article passionnant!
Par alexou, Date: 10/24/2014
En effet j'ai moi même ressenti les excès de chaque camps dans les intellectuels d'abord les Pro Croates et Bosniaques (type Finki, Bhl, Paul Garde, Gluskmann, Julliard,Brukner...)...Puis ensuite Pro Serbes (Volkoff, Besson,Seychan,Hallier, Dutourd)....Quelques voies ont essayés d'être nuancé comme Guéta, JFK, Veil, Debray,....
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